Inner traveller n°2 : Stephen Hawking

L’astrophysicien Stephen Hawking, cloué dans un fauteuil depuis ses 21 ans et s’exprimant grâce à un ordinateur, est mort le mercredi 14 mars 2018 à l’âge de 76 ans. Né 300 ans jour pour jour après le décès de Galilée, et mort durant la journée de Pi et le jour de la naissance d’Einstein, ce grand scientifique laisse un héritage considérable.

 

Il aura consacré sa vie à élucider les secrets de l’Univers et à populariser l’astrophysique, au point d’en devenir une figure médiatique. Il ne sera jamais dupe quant à la fascination développée autour de son image : « Je suis certain que mon handicap a un rapport avec ma célébrité. Les gens sont fascinés par le contraste entre mes capacités physiques très limitées et la nature extrêmement étendue de l’Univers que j’étudie ». Il jouera pourtant le jeu des médias avec humour et intelligence : c’est par ce biais aussi qu’il parviendra à son but : faire aimer et comprendre l’astrophysique.

 

Prisonnier sur Terre, voyageur de l’Univers

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Stephen Hawking est né à Oxford le 8 janvier 1942. Son père, biologiste, souhaite qu’il suive ses pas en étudiant la médecine à Oxford. Il choisira d’étudier la physique dans un premier temps, avant de mener des recherches en astronomie à Cambridge.

Il a tout juste 21 ans lorsqu’il apprend qu’il souffre d’une maladie dégénérative paralysante, la sclérose latérale amyotrophique (SLA) ou maladie de Charcot. Les médecins ne lui donnent que deux ans à vivre. Son corps décline très vite.  Mais son esprit, lui, est intact. Et son but simple : « Comprendre complètement l’Univers, pourquoi il est comme il est et pourquoi il existe. »

Avec l’aide de son tuteur de doctorat, il poursuit sa thèse.  Après avoir obtenu son doctorat, il devient chercheur au Gonville and Caius College, à Cambridge.

L’étude des singularités, concept physique et astronomique récent, permet au chercheur de développer différentes théories, qui le mèneront plus tard du Big Bang au trou noir.  Dans un premier temps, Stephen et Roger Penrose construisent la structure mathématique répondant à la question d’une singularité comme origine de l’Univers. Ensuite, à partir des années 1970, Hawking approfondit ses recherches sur les densités infinies locales, et ses études sur les trous noirs ont fait progresser bien d’autres domaines. Enfin, la théorie du tout, visant à unifier les quatre forces physiques, devient le point central des recherches de Hawking. Son but est de démontrer que l’Univers peut être décrit par un modèle mathématique stable, déterminé par les lois physiques connues, en vertu du principe de croissance finie mais non bornée, modèle auquel Hawking a donné beaucoup de crédit.

Hawking a été l’un des plus jeunes membres élus de la Royal Society en 1974, a été fait commandeur de l’ordre de l’Empire britannique en 1982, et est devenu Compagnon d’Honneur en 1989. Hawking est un membre du Conseil des auteurs de The Bulletin of the Atomic Scientists.

Les travaux de Hawking ont été réalisés en dépit de l’aggravation de la paralysie causée par sa maladie. En 1974, il est devenu incapable de se nourrir ou de sortir du lit par lui-même, tandis que son élocution était fortement altérée par sa maladie, de sorte que seules les personnes le connaissant bien pouvaient encore le comprendre. En 1985, il contracte une pneumonie et doit subir une trachéotomie pour mieux respirer : il perd définitivement l’usage de la parole.

C’est à cette époque qu’il est proposé à sa femme Jane Wilde Hawking d’éteindre la machine qui le raccroche à la vie. Les médecins n’estiment pas possible que Stephen Hawking puisse un jour se porter mieux. Elle refuse. Les médicaments font peu à peu effet et permettent à Hawking de se remettre partiellement de sa pneumonie.

Walt Waltosz, un informaticien de Californie, construit alors un dispositif permettant à Hawking d’écrire sur un ordinateur avec un commutateur dans sa main, tandis qu’un synthétiseur vocal parle pour lui en lisant ce qu’il vient de taper.

Ayant perdu l’usage de ses mains, il utilise à partir de 2001 les contractions d’un muscle de sa joue détectées par un capteur fixé à une branche de ses lunettes, pouvant ainsi sélectionner les lettres une par une sur un clavier virtuel d’une tablette dont un curseur balaie en permanence l’alphabet, puis sélectionner des mots grâce à un algorithme prédictif. Ce système lui permet d’exprimer cinq mots à la minute et de donner des cours à l’université de Cambridge jusqu’en 2009.

Face à l’aggravation de son état, Intel met au point depuis une nouvelle interface de contrôle basée sur la reconnaissance faciale des mouvements de ses lèvres et sourcils. La nécessité de toujours peser ses mots (au risque d’en effacer d’autres dans le vocabulaire automatique) n’a pas nui à son style d’une grande limpidité, en particulier dans son livre Une brève histoire du temps (1988).

Son handicap lourd ne saurait expliquer seul son succès populaire. C’est avec génie qu’il parvient à vulgariser ses recherches, notamment dans son livre Une brève histoire du temps, l’un des plus grands succès de la littérature scientifique.

Son deuxième ouvrage, L’Univers dans une coquille de noix, paraît en 2001. Il y expose le dernier état de ses réflexions et vastes recherches : la supergravité et la supersymétrie, la théorie quantique et la théorie M, l’holographie et la dualité, ou encore la théorie des supercordes et des p-branes, etc. Il s’interroge également sur la possibilité de voyager dans le temps et sur l’existence d’univers multiples. En 2007, il écrit avec sa fille le livre Georges et les Secrets de l’univers, premier tome de la série Georges, intégralement écrite avec elle. En 2009, Barack Obama lui remet la médaille présidentielle de la Liberté, la plus haute distinction civile accordée aux États-Unis.

Jane Wilde Hawking, la première femme de Hawking, a pris soin de lui jusqu’en 1991, lorsque le couple s’est séparé. Ils ont eu trois enfants : Robert, Lucy et Timothy.

Hawking se marie une seconde fois, cette fois avec son infirmière, Elaine Mason, en 1995. En 2004, sont publiés les comptes rendus de plusieurs procès-verbaux impliquant Elaine dans des affaires de maltraitance à son égard. En octobre 2006, Hawking a demandé le divorce de sa seconde épouse.

Les plus grandes révélations d’un génie en bouteille

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Décrire un trou noir

Comme il l’explique dans son ouvrage Une brève histoire du temps, Stephen Hawking réfléchit, un soir de novembre 1970 alors qu’il va se coucher, à la façon de décrire un trou noir. « Mon invalidité rend cette opération très longue, aussi avais-je le temps de réfléchir » raconte-t-il dans Une brève histoire du temps. Il s’attarde sur les phénomènes se déroulant sur l’horizon, cette limite immatérielle marquant en quelque sorte la frontière du trou noir. Il aboutit à une curieuse conclusion. « Si deux trous noirs se heurtaient avant de se fondre pour n’en former plus qu’un, la surface de l’horizon du trou noir final serait supérieure à la somme des surfaces des trous noirs originaux. Cette propriété de non-croissance limite considérablement le comportement possible d’un trou noir. Je fus si excité par ma découverte que je ne dormis guère cette nuit-là. Le lendemain, j’appelais Roger Penrose »

Si la surface d’un trou noir ne peut que croître, ce comportement évoque une quantité physique qui se comporte de la même manière : l’entropie. Elle décrit le désordre d’un système et le second principe de la thermodynamique affirme qu’elle ne peut que croître dans un système isolé. Mais le rapprochement semblait initialement problématique. Si un trou noir se trouve entouré de gaz qu’il avale en partie, il absorbe aussi l’entropie du gaz.  Or, le second principe de la thermodynamique implique que l’entropie totale de l’ensemble gaz-trou noir ne peut diminuer. Il ne peut être respecté que si la surface de l’horizon des événements est bien une mesure de l’entropie du trou noir. Alors, en effet, elle augmente avec l’absorption e ce gaz. Or, un système physique qui a de l’entropie a aussi une température et ce qui a une température émet un rayonnement. Et à cette époque, les trous noirs ne sont pas censés émettre quoi que ce soit.

Le rayonnement des trous noirs

Cherchant à démontrer que c’est bien le cas Hawking prédit finalement, à sa grand surprise, que les trous noirs doivent bel et bien rayonner. Cette prédiction de l’évaporation des trous noirs est une découverte faite par le calcul par Stephen Hawking en 1974. Il montre surtout que si un trou noir émet un rayonnement, il doit adopter le spectre du rayonnement d’un corps chaud particulier que l’on appelle un corps noir, avec une température ne dépendant que de sa masse. C’est précisément ce qu’il fallait pour assurer l’existence de l’entropie d’un trou noir. Il trouve cette explication en faisant appel aux lois de la physique quantique. Les fluctuations quantiques du vide créent des paires de particule-antiparticule virtuelles qui ne vivent que très peu de temps avant de s’annihiler mutuellement sans quoi elles violeraient le principe de conservation de l’énergie.

Tout près de l’horizon d’un trou noir, les paires de particules peuvent être séparées par des forces de marée qui fournissent de l’énergie et rendent ces particules réelles, autant que celles qui nous entourent. Lorsque l’une d’elles passe l’horizon, pour un observateur extérieur, elle se comporte comme une particule d’énergie négative, tandis que l’autre a une énergie positive. Le même observateur extérieur voit donc de l’énergie émise par le trou noir sous forme de particules – de matière et d’antimatière – , lequel absorbe en permanence un flux d’énergie négative, ce qui, d’après la célèbre formule E=mc2, correspond à une perte de masse. Lentement mais sûrement, un trou noir s’évapore, annonce Stephen Hawking.

Le paradoxe de l’information

En astrophysique, le paradoxe de l’information est mis en évidence par Hawking en 1976. Il oppose les lois de la mécanique quantique à celles de la relativité générale. En effet, la relativité générale implique qu’une information pourrait fondamentalement disparaitre dans un trou noir, à la suite de l’évaporation de celui-ci. Cette perte d’information implique une non-réversibilité (un même état peut être issu de plusieurs états différents), et une évolution non unitaire des états quantiques, en contradiction fondamentale avec les postulats de la mécanique quantique.

Ces postulats impliquent que tout état physique est représenté par une fonction d’onde, dont l’évolution dans le temps est gouvernée par l’équation de Schrödinger. Cette équation est déterministe et réversible dans le temps, et permet donc de toujours déterminer de manière univoque les états précédant un état donné. Ceci implique que l’information doit toujours être préservée, quelles que soient la complexité ou la violence des événements physiques transformant un système, même si l’information se trouve diluée et mélangée de manière indétectable.

Or, la relativité générale stipule que l’horizon d’un trou noir est un point de non-retour absolu, et que toute matière, énergie et donc information absorbée par un trou noir ne pourra jamais en sortir. Cela ne posait pas de problème fondamental jusqu’à ce que Stephen Hawking mette en évidence, en 1975, que les trous noirs s’évaporent et peuvent disparaitre complètement, emportant ainsi irrémédiablement l’information dans leur disparition.

Ce problème est considéré comme fondamental et pouvant remettre en question les théories physiques actuelles, de la même manière que la catastrophe ultraviolette a en son temps remis en question la physique classique. Le sujet reste controversé dans la mesure où aucune théorie de gravité quantique ne fait l’unanimité et n’est considérée comme pleinement satisfaisante de nos jours, et que le principe holographique reste spéculatif.

Le temps imaginaire de Hartle-Hawking

Ce modèle cosmologique issu de la théorie de la gravitation quantique euclidienne est proposé par Hawking et James Hartle en 1983. Il décrit un univers dit sans frontière ou sans bord, qui ne commence pas par une singularité de l’espace et du temps. Il utilise la célèbre intégrale de chemin de Richard Feynman. En introduisant un temps imaginaire, cette formulation permet de faire de nombreux calculs en théorie quantique des champs. Lorsque l’on ne considère pas une théorie quantique de l’espace-temps, un tel temps n’est qu’une astuce de calcul. Il en serait tout autrement proche du temps zéro d’un modèle cosmologique. La nature du temps changerait de sorte que l’espace-temps ne se terminerait pas par un point singulier marquant la limite du temps et de l’espace, un peu comme le sommet d’un cône, au moment du Big Bang. Le temps imaginaire traduirait le fait que l’espace et le temps ne sont alors plus distincts.

L’état initial de l’univers, si l’on peut dire par abus de langage, serait semblable à la géométrie de la surface d’une sphère, sauf qu’elle aurait quatre dimensions au lieu de deux. De même qu’il est possible de voyager tout autour de la surface de la Terre sans jamais rencontrer de bord, le Big Bang ne serait pas plus le début de l’espace-temps que sur Terre le pôle Nord représenterait le début de la surface de la Terre.

La fin du monde ?

Le professeur Stephen Hawking a soumis un document de recherche juste deux semaines avant sa mort suggérant comment les scientifiques pouvaient détecter un autre univers et prédire la fin du monde. Le physicien de renommée mondiale s’assure peut-être un prix Nobel avec ce travail final, achevé sur son lit de mort, a déclaré son co-auteur, le professeur Thomas Hertog.

Selon le Sunday Times, la théorie remet en question un problème qui dérangeait Hawking depuis 35 ans. Dans sa théorie conçue avec James Hartle, il décrivait comment la Terre avait explosé durant le Big Bang. Mais la théorie prédit aussi un multivers impliquant que le phénomène était accompagné d’un certain nombre d’autres «Big Bangs» créant des univers séparés.

Dans son article final, Hawking, avec le professeur de psychique théorique, montre comment ces univers pourraient être trouvés en utilisant une sonde sur un vaisseau spatial. Le papier prédit également comment notre univers finira par disparaître dans la noirceur tandis que les étoiles se videront de leur énergie.

Pop star

Il a fait des apparitions sur les émissions de télévision populaires The Simpsons, Futurama , ainsi qu’une apparition sur Star Trek: The Next Generation en 1993 et.

Stephen Hawking a également inspiré plusieurs musiciens. On peut notamment entendre sa voix synthétisée dans les chansons Keep Talking et Talkin’ Hawkin du groupe Pink Floyd.  La voix de Hawking a également été émulée dans la création d’un CD de style “gangsta rap”.

C’est probablement avec la série américaine à succès The Big Bang Theory que Stephen Hawking s’était récemment fait connaître d’un public plus jeune. Il est fait référence à l’astrophysicien à de très nombreuses reprises, Hawking étant l’idole de l’un des personnages principaux, Sheldon Cooper. Le scientifique avait d’ailleurs fait deux apparitions en chair et en os, dans la saison 5 et la saison 10.

Stephen Hawking était un fan de la série culte de science-fiction Star Trek et de son univers. Dans le prologue de l’épisode Descent, Part I de la série Star Trek : The Next Generation, l’astrophysicien joue son propre rôle, dans une partie de poker engagée avec Isaac Newton et Albert Einstein. Ou quand la fiction aida Hawking à vivre ses rêves.

Publications populaires

En plus d’une variété de manuels sur les sujets de la relativité générale et de la cosmologie, Stephen Hawking a écrit un certain nombre de livres populaires sur ces sujets:

  • Une brève histoire du temps: du Big Bang aux trous noirs (1988)
  • L’univers en quelques mots (2001)
  • Sur les épaules des géants (2002)
  • Une histoire abrégée du temps (2005)
  • Dieu a créé les entiers: les percées mathématiques qui ont changé l’histoire (2007)
  • George’s Secret Clé de l’Univers avec Lucy Hawking (2007)
  • La chasse au trésor cosmique de George avec Lucy Hawking (2009)
  • Le Grand Design avec Leonard Mlodinow (2010)
  • Ma brève histoire – une autobiographie
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Henry Miller – Undercover Adventurer n°6

Portrait of Author Henry Miller

“Je n’ai pas d’argent, pas de ressources, pas d’espérances. Je suis le plus heureux des hommes au monde. Il y a un an, il y a six mois, je pensais que j’étais un artiste. Je n’y pense plus, je suis ! Tout ce qui était littérature s’est détaché de moi. Plus de livre à écrire, Dieu merci !

Et celui-ci, alors ? Ce n’est pas un livre. C’est un libelle, c’est de la diffamation, de la calomnie. Ce n’est pas un livre au sens ordinaire du mot. Non ! C’est une insulte démesurée, un crachat à la face de l’Art, un coup de pied dans le cul à Dieu, à l’Homme, au Destin, au Temps, à la Beauté, à l’Amour ! … à ce que vous voudrez.”

Henry Miller, ParisContempteur sans pitié de l’asservissement matérialisme, du puritanisme hypocrite d’une civilisation rongée par ses perversions, Henry Miller, auteur américain,  expose avec un dégoût fasciné le “cauchemar climatisé”, la dérive d’une civilisation occidentale malade d’elle-même. A ce réel obscène, il oppose sa propre obscénité, révolte sensualiste assumée et épanchée tout au long de son oeuvre. Apologue d’une existence affranchie, en marge du dangereux grand jeu de société, le monde écrit d’Henri Miller est un chahut immense, un chaos lyrique, faussement bordélique, retraçant en mille éclats le chemin d’une vie bouffée à s’en crever la panse.

HenryMiller5Animal et esprit libre, Henry Miller a mis sur le papier une existence délibérément vécue en aventurier de la circonstance, en être de passage dévoué pleinement à l’expérience. Ses écrits et correspondances suivent le rythme et les détours d’une plume qui n’a jamais posé de frontières entre réel, fantasme et imaginaire. C’est un point de vue total où vécu et ressenti ont valeur égale.

Il n’obéit à aucune règle formelle, et pourtant il participe par ses écrits à renouveler le roman, la critique, le lyrisme. Chacun de ses livres constitue un tout, tient ensemble par une cohérence qui défie l’analyse. “Dire qu’il se raconte, c’est effleurer le sujet. Dire que c’est une autobiographie, c’est un abus de langage. Dire que le livre est informe est une sottise. Si le mot « vivant » a encore un sens dans un monde où naguère il n’était question que de mort, il faudrait le lui appliquer.”, résume Henri Fluchère dans sa brillante tentative d’introduction (car peut-on seulement ?) à la lecture de Tropique du Cancer.

Poète et prophète malgré lui, Henry Miller a retourné la Terre, couru toutes les aventures de l’homme au sens le plus large du terme. Tous les péchés de sa nature en boutonnière, toutes les tares de l’hérédité et de l’influence sociale en bandoulière, il brûle de toutes les révoltes et de tous les espoirs, qu’il soit vautré dans la misère ou le luxe.

Il laisse derrière lui une oeuvre littéraire abondante, mêlant fictions et milliers de correspondances.

Heny miller writing  

 

The only living boy in New York

Henry Miller naît à New York, le 26 décembre 1891, de parents protestants non pratiquants d’origine allemande. L’enfant, déjà, ne fait que passer dans ce foyer modeste. Gamin des rues de Brooklyn, il étudie en entomologiste minutieux la faune fascinante des pavés.

Après de brèves études au City College de New York, il exerce divers petits métiers. Racontées dans Sexus, ces expériences le confrontent à l’humanité dans toute son édifiante variété.

Il travaille également dans la boutique de son père, tandis qu’il prend des leçons de piano avec une première professeur qui déplaît à sa mère : elle est remplacée par une jeune puritaine, Beatrice Sylvas Wickens. Miller est d’autant plus attiré par elle que son éducation la rend inaccessible. Attirée elle aussi, elle finit cependant par céder. Leurs premières relations sexuelles passeront par l’intermédiaire d’une…robe de chambre, contraceptif peu recommandé. Après l’entrée des Etats Unis en guerre, Henry quitte la boutique de son père et s’installe comme clerc au département de guerre à Washington. Pacifiste, il espère que cette position empêchera son affectation. Bien essayé mais peine perdue : il est convoqué peu de temps après. Il retourne à New York pour épouser Beatrice et obtenir un sursis militaire.  Leur lune de miel a pour cadre les chutes du Niagara. Henry retravaille ensuite pour son père. L’atmosphère entre les deux jeunes mariés devient vite toxique. Après une visite chez la mère de Béatrice, avec laquelle Henry entretient dès lors une liaison, Beatrice tombe enceinte. Barbara naît e septembre 1919. En 1920, après qu’Heinrich Miller est contraint de fermer boutique et de se faire employer par d’autres tailleurs, Henry se fait employer comme responsable d’équipe à la Western Union pour $240 par mois.

Il fait, à l’occasion d’un voyage dans l’Ouest, la connaissance d’Emma Goldman, révolutionnaire et anarchiste russe d’origine américaine, qui publia de 1906 à 1917 Mother Earth, un mensuel anarchiste : elle l’initie aux pensées de Nietzsche, Bakounine, Strindberg, Ibsen.

En 1921, Beatrice fait ses valises pour Rochester, New York, où elle s’installe avec sa tante et sa fille. Miller lui écrit une lettre touchante qui la convainc de redonner une chance à leur mariage, mais il apparaît rapidement que rien entre n’a ni ne peut changer. Elle tombe enceinte deux fois, et des avortements sont arrangés à chaque fois. Leur mariage sans amour perdure toutefois, jusqu’à la rencontre qui marque un tournant définitif dans la vie d’Henry.

Taxi Girl

Anais Nin Henry Miller

Fuyant autant que possible le foyer familial et ses responsabilités, Henry fréquente assidûment les dance halls autour de Times Square. Un soir d’été, en 1923, il fait la rencontre d’une taxi-girl fascinante. Elle lui dit s’appeler June Mansfield. Il s’achète un accordéon de tickets pour que dure l’envoûtement. La jeune femme aux longs cheveux noirs, énigmatique, éthérée et insupportablement belle, sirène en eaux troubles, aimante Henry qui met fin à son mariage la même année.  Il adopte dès lors le mode de vie de June et la suit d’un appartement d’amis à un autre. Ils y passent des nuits d’étreintes sans sommeil, desquelles Henry s’extirpe, éreinté, pour retrouver ses responsabilités à la Western Union.

En 1922, il écrit son premier livre, Clipped wings, resté inédit.

En 1923, il épouse June Edith Smith, la seule femme qui comptera véritablement dans sa vie, et qui hantera la plupart de son œuvre; muse des Tropiques autant que de la Crucifixion en rose.

Au cours de cette union qui dura sept ans, Miller, incapable de supporter la moindre contrainte extérieure, autodidacte absolu, fait le serment de ne se consacrer qu’à la littérature et s’établit, dès 1930, à Paris, où, pendant dix années, il mène la vie de bohème évoquée dans trois romans autobiographiques. Ses premières années parisiennes sont misérables. Le couple lutte contre le froid et la faim. Dormant chaque soir sous un porche différent, courant après les repas offerts, il a l’heureuse fortune de rencontrer un soir Richard Osborn, un avocat américain, qui lui offre une chambre dans son propre appartement. Chaque matin, Osborn laisse un billet de 10 francs à son intention sur la table de la cuisine.

Henry miller's officeTropique du Cancer (1934), Printemps noir (1936) et Tropique du Capricorne, (1939), jugés pornographiques, sont interdits de publication aux États-Unis. Cependant, ils circulent clandestinement et contribuent à donner à leur auteur une réputation d’avant-gardiste. Il influencera très sensiblement les auteurs de la beat generation, dont Kerouac qu’il prendra sous son aile.

Mythologie grecque 

Fuyant la guerre, Miller se rend en Grèce à Corfou, où l’a invité son ami Lawrence Durrel (voir Undercover Adventurer n°7).  Il y reste presque une année, voyageant dans le Péloponnèse, Corfou, la Crète et l’Attique avant de rentrer aux États-Unis à l’aube du déclenchement de la guerre. Henry Miller a décrit son périple grec dans Le Colosse de Maroussi, écrit chez son ami :  il y dépeint la Grèce de simples paysans vivant en communion avec l’âme du passé et de l’univers.

À son retour en 1940, un voyage à travers les États-Unis en compagnie du peintre Abe Rattner lui inspire le Cauchemar climatisé (1945), suivi de Souvenirs, souvenirs (1947), féroce diatribe contre l’Amérique “civilisée”, désert spirituel et culturel. Seuls sont épargnés les anticonformistes, ceux qui ont su préserver leur innocence primitive et résister à l’aliénation de la civilisation industrielle.

Californication

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Il s’installe en Californie en juin 1942, résidant d’abord à l’extérieur d’Hollywood avant de s’installer à Big Sur en 1944. Pendant ce temps, sa trilogie interdite aux USA est publiée en France par la Presse de l’Obélisque et plus tard par la Presse de l’Olympia. Elle y acquiert une notoriété lente et constante, tant auprès des Européens que des diverses enclaves d’exilés américains. En Californie, où il mène une vie de reclus, Miller consacre son écriture à New York (Dimanche après guerre, 1945) et à la nature paradisiaque de Big Sur, qui lui inspire un retour à la sagesse et à l’humilité (Big Sur et les oranges de Jérôme Bosch, 1957). Il livre également des essais plus “littéraires”, au sens péjoratif où il l’entendait (notamment Les Livres de ma vie, 1952 ; A Study of Rimbaud, 1956).

Il commence parallèlement sa seconde trilogie, la Crucifixion en rose (Sexus, 1949 ; Plexus, 1953 ; Nexus, 1960), construction assumée d’une mythologie autocentrée. Son moi sensible voyeur et voyant est le truchement par lequel tout le réel se digère et se transforme au gré de l’entendement de l’auteur. Y figure tout et uniquement ce qui a marqué son esprit, dans un enchevêtrement de portraits, de dialogues, de contemplations et confidences.

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En 1944, Miller rencontre sa troisième épouse, Janina Martha Lepska, une étudiante en philosophie qui était de 30 ans sa cadette. Ils auront deux enfants: un fils, Tony, et une fille, Valentine. Ils divorcent en 1952.

L’année suivante, il épouse l’artiste Eve McClure (cf photo), de 37 ans sa cadette. Ils divorcèrent en 1960.

En 1961, Miller organise une rencontre à New York avec son ex-femme June, le sujet principal de la trilogie. Ils ne s’étaient pas revus depuis près de trente ans.

En 1959, Miller écrit une nouvelle qu’il juge lui-même comme “son histoire la plus singulière”. Il s’agit véritablement d’une œuvre de fiction, intitulée Le sourire au pied de l’échelle.

La publication de Tropique du Cancer en 1961 lui vaut une série de procès, tant son livre met à l’épreuve les lois et la morale américaines. En 1964, la Cour suprême casse le jugement de la Cour d’État de l’Illinois en affirmant la valeur littéraire de l’œuvre de Miller. Ce jugement participera à lancer la révolution sexuelle. Elmer Gertz, l’avocat qui a brillamment défendu le cas Miller lors de la parution du livre en Illinois, est par la suite devenu un des plus proches amis de l’écrivain. Des volumes entiers de leurs correspondances ont été publiés.

En février 1963, Miller s’installe au 444 Ocampo Drive, Pacific Palisades (Los Angeles), Californie, où il passera les 17 dernières années de sa vie.

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En 1967, Miller épouse sa cinquième (et ça y est, après promis il arrête) femme, Hoki Tokuda. En 1968, Miller signe l’engagement de “Writers and Editors War Tax Protest”, promettant de refuser les paiements d’impôts en signe de protestation contre la guerre du Vietnam. Après son installation à Ocampo Drive, il organise des dîners pour les personnalités artistiques et littéraires de l’époque. Son assistant, un jeune artiste modèle, Twinka Thiebaud, écrira plus tard un livre sur ces rencontres nocturnes.

L’éternelle jeunesse

Seulement 200 exemplaires de son livre On Turning Eighty, paru en 1972, seront publiés par Capra Press. Le livre contient trois essais sur des sujets comme le vieillissement et vivre une vie significative à l’âge de 80 ans.

henry miller paint

Brillant pianiste amateur, Miller manifeste également un vif intérêt pour la peinture. Elle est selon lui seule apte à appréhender le réel et constitue le prolongement direct de son oeuvre littéraire. Il se rapprochera beaucoup du peintre français Grégoire Michonze. Sa passion tardive pour la peinture trouve de nombreux échos dans ses écrits, notamment dans son essai Peindre, c’est aimer à nouveau et dans Virage à 80.

« Ma définition de la peinture, c’est qu’elle est une recherche, comme n’importe quel travail créateur. En musique, on frappe une note qui en entraîne une autre. Une chose détermine la suivante. D’un point de vue philosophique, l’idée est que l’on vit d’instant en instant. Ce faisant, chaque instant décide du suivant. On ne doit pas être cinq pas en avant, rien qu’un seul, le suivant. Et si l’on s’en tient à cela, on est toujours dans la bonne voie. »

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Il est à l’origine de nombreuses toiles, pour beaucoup produites à la fin de sa vie. S’il s’est débarrassé de la plupart, ses enfants ont heureusement pu en garder une vaste collection.

Il a tourné avec Warren Beatty pour le film Reds (1981), également réalisé par Beatty. Il y parle de son souvenir de John Reed et de Louise Bryant dans le cadre d’une série de témoignages. Le film est sorti dix-huit mois après la mort de Miller. Au cours des quatre dernières années de sa vie, Miller a entretenu une correspondance continue de plus de 1 500 lettres avec Brenda Vénus, une jeune camarade de jeu, actrice et danseuse. Un livre sur leur correspondance a été publié en 1986. Il entretint d’abondantes correspondances avec nombre d’écrivains, artistes et autres personnalités de son temps, et ce jusqu’à ses derniers jours. De multiples recueils de ces lettres ont été publiés après sa mort et proposent autant de clés permettant de mieux pénétrer l’univers de l’artiste.

La correspondance la plus connue, la plus caractéristique mais aussi la plus évocatrice, est celle échangée avec Anaïs Nin. Une correspondance nourrie qui débute dans les années 1930 et durera plus d’une vingtaine d’années. Ces échanges épistolaires ont fait notamment l’objet d’une publication sous le titre Correspondance passionnée.

Henry Miller est mort à son domicile de Pacific Palisades, le 7 juin 1980, à l’âge de 88 ans. Son corps a été incinéré et ses cendres partagées entre son fils Tony et sa fille Val.

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Souvent jugée scandaleuse, parce que incomprise, son œuvre a exercé une profonde influence sur les écrivains de la Beat Generation. Comme les grands écrivains américains de sa génération, Miller est un prodigieux conteur. Cependant, par ses élans prophétiques, l’omniprésence dans ses textes du rêve et du fantasme, il s’en démarque profondément. Le sens profond de sa démarche artistique révèle une exigence vitale qui l’apparente à Rimbaud : “Je cherche tous les moyens d’expression possibles et imaginables et c’est comme un bégaiement divin.”  La recherche d’une telle intensité, dans l’existence comme dans la création, lui confère une place unique dans la littérature moderne.

Si pour certains il n’aura été qu’un trouble-fête, si pour d’autres il s’est contenté d’astiquer les ordures, d’enchanter la luxure, c’est sans importance. Pour plaire au grand nombre, il aurait fallu complaire. Henry Miller n’a pas fait l’unanimité, mais il a marqué son époque, déjà les suivantes, et il aura fort à dire aux générations à venir. Il est de ces géants dont l’époque ne voit que les pieds (de nez), de ces géants qui dépassent leur temps pour aider ceux à venir.

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Lucarne sur l’univers d’Henry Miller, Tropique du Cancer :

“Le ciel indigo, balayé de ses nuages cotonneux, arbres décharnés s’étendant à l’infini, avec leurs branches noires gesticulant comme somnambules. Arbres sombres, spectraux, aux troncs pâles comme de la cendre de cigare. Un silence suprême et bien européen. Volets tirés, boutiques closes. Une lueur rouge çà et là pour marquer un rendez-vous. Façades brusques, presque revêches ; immaculées, sauf quelques éclaboussures d’ombre, projetées par les arbres. En passant devant l’Orangerie un autre Paris me revient
à l’esprit, le Paris de Maugham, de Gauguin, de George Moore. Je pense à ce terrible Espagnol qui effarouchait alors le monde avec ses bonds acrobatiques, de style en style. Je pense à Spengler et à ses terribles pronunciamientos, et je me demande si le style, le style grandiose a disparu. Je dis que mon esprit est occupé de ces pensées, mais ce n’est pas vrai ; ce n’est que plus tard, après avoir traversé la Seine, après avoir laissé derrière moi le carnaval des lumières, que je laisse mon esprit jouer avec ces idées. Pour l’instant, je ne puis penser à rien – sauf que je suis un sensitif poignardé par le miracle de ces
eaux qui reflètent un monde oublié. Tout le long des berges, les arbres s’inclinent lourdement sur le miroir terni; quand le vent se lève et les emplit d’un murmure bruissant, ils verseront quelques larmes et frémiront au-dessus des remous précipités de l’eau. Ça me coupe le souffle. Personne à qui communiquer même une parcelle de mes sentiments.
L’ennui avec Irène, c’est qu’elle a une valise au lieu d’un con.”

henry miller smoke

Almanach du 6 mars 2018

“No, no! The adventures first, explanations take such a dreadful time.”
Lewis Carroll, Alice’s Adventures in Wonderland

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Quiz du jour :

1- 6 mars 1976 : suite à leur réédition simultanée par EMI, 23 45 tours d’une même formation musicale entrent en même temps au Hit-parade. De quel groupe s’agit-il ?

2-En Chine, quarante-deux personnes dont trente-cinq enfants de huit et neuf ans, forcés de fabriquer des pièces pyrotechniques, périssent dans l’incendie de leur école. C’était un 6 mars, mais en quelle année ?

3- 6 mars 2003 : ce groupe annonce une perte historique de 23,3 milliards d’euros nets pour 2002, ce qui en fait la plus importante jamais enregistrée par un groupe français. Duquel s’agit-il ?

4- 6 mars 1980, elle devient la première femme élue à l’Académie française. Qui est-elle?

5- 6 mars 1981, Ricardo Hoffman traverse les 481,5 km du Rio Paraná à la nage, sans s’arrêter. Combien de jours pour cet exploit ?

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6 mars 1982 :  le professeur Cabrol pratique la première transplantation cardiaque et pulmonaire.

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Le professeur Cabrol a réalisé la première greffe cardiaque en Europe en avril 1968, quatre mois après celle, historique, du professeur Chris Barnard au Cap. Il est mort à l’hôpital parisien de la Pitié-Salpêtrière, des suites d’une longue maladie, là où il avait réalisé sa greffe.

Rien pourtant ne prédisposait ce fils de paysan, né le 16 septembre 1925 à Chézy-sur-Marne, dans l’Aisne, à devenir un pionnier de la chirurgie cardiaque. Il apprécie le calme des bois et des champs mais son grand-père, médecin de campagne, le convainc de devenir chirurgien.

Lorsqu’il tente sa première greffe du cœur, le professeur Cabrol se heurte à un milieu médical très réticent. Le patient, âgé de 66 ans, ne survit que pendant cinquante-trois heures. Mais l’arrivée dix ans plus tard des médicaments antirejet change radicalement la donne et permet des survies beaucoup plus longues.

En 1982, il réalise la première transplantation cardio-pulmonaire en France et il récidive en 1986 avec la première implantation d’un cœur artificiel temporaire Jarvik 7, conçu pour servir de remplacement en attendant une greffe.

Le professeur Cabrol devient en 1989 le grand défenseur de la greffe à la tête de l’Association France Transplant, qui organise notamment les prélèvements d’organes, une mission aujourd’hui confiée à l’Agence de la biomédecine.

La même année, il fonde l’Association pour le développement et l’innovation en cardiologie (Adicare), qui contribue à la création de l’Institut de cardiologie de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière.

 

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Réponses quiz 6 mars :

Les Beatles

2001

Vivendi Universal

Marguerite Yourcenar

3 jours et demi

 

Nicolas Bouvier : Undercover Adventurer n°5

“Fainéanter dans un monde neuf est la plus absorbante des occupations.”

Il y a 89 ans, le 6 mars 1929, naissait Nicolas Bouvier. 

Lucarne sur le monde de Bouvier : 

Mademoiselle Vertigo 

NBV3

Sagesse sauvage

Mysterious-Landscapes-by-Nicolas-Bouvier-10

Plus vite que son ombre

Nicolas Bouvier 5

Le monde inversé

Nicolas Bouvier 4

Mariage d’oiseaux

Bouvier 2

Les corps nomades de l’eau

NBv

Prendre la mouche

NBV2

Et l’eau rappelle l’eau, la terre rappelle la peau

Nico Bouvier

Premiers ailleurs

Issu d’un milieu protestant et éclairé, Nicolas Bouvier passe une bonne partie de son enfance à rêver le monde, que ce soit au travers d’atlas de géographie ou des paysages exaltants que lui entourent le château des Coinsins, dans lequel il passe ses étés. Ce château était alors loué par son grand-père paternel, Bernard Bouvier. Des heures de lecture clandestines finissent de donner à l’enfant le goût d’aller voir ailleurs. Il est dès l’âge de 6 ans un grand lecteur de Jules Verne, de Stevenson, de Jack London et d’Henry Michaux.

Jeune, il lit le journal assidûment, ce qui le mène à s’intéresser à des guerres comme la guerre d’Espagne ou la guerre de Finlande. Il fait sa scolarité à l’école Brechbühl de Genève, puis au Collège Calvin, fondé en 1559 et nommé à l’origine collège de Genève.

Si tu ne le fais pas pour moi, fais-le pour mes timbres

Encouragé par son père qui voyagera, en quelque sorte, par procuration à travers son fils, Nicolas Bouvier part pour son premier voyage, effectué en solitaire, en Bourgogne, à dix-sept ans. Il est chargé de rapporter des timbres à son père, pour sa collection. Il suit des cours d’histoire médiévale, de sanskrit et de droit à l’Université de Genève et en sort avec une double licence, en Lettres et en droit.

En 1948, il est envoyé en reportage en Finlande par le journal La Tribune de Genève, puis, en 1950, voyage dans le Sahara algérien pour le quotidien Le Courrier.

En 1951, il effectue un premier voyage au long cours, avec Thierry Vernet et Jacques Choisy, de Venise jusqu’à Istanbul.

Puis, en juin 1953, il repart en Fiat Topolino avec Thierry Vernet, de Belgrade à Kaboul, à travers la Yougoslavie, la Turquie, l’Iran et le Pakistan. Cette première partie du voyage est racontée dans L’Usage du monde.

L’abondante et magnifique correspondance des deux amis, Thierry et Nicolas, courant de 1945 à 1964, est disponible aux Editions Zoé.

Seul aux mondes

Après un an et six mois de voyage, les deux amis se séparent. Thierry Vernet rejoint son amoureuse à Ceylan, et Nicolas Bouvier continue seul sa route à travers l’Inde, afin de gagner la Chine. La route étant fermée pour des raisons politiques, il gagne Ceylan où, malade et déprimé, il reste neuf mois. Il décrira ce séjour dans Le Poisson-scorpion, publié en 1982, près de vingt-cinq ans plus tard.

Il finit par embarquer, en octobre 1955, sur Le Vietnam, un bateau français des Messageries maritimes, qui le conduit au Japon, où il reste une année, rédigeant des articles pour les journaux et magazines japonais. Il rentre par bateau à Marseille, fin 1956. Son expérience du Japon, augmentée d’autres séjours plus tardifs, donneront lieu à Chronique japonaise en 1970.

Mademoiselle Petitpierre et les petits d’Homme

1957. Une soirée suffit à Nicolas et Éliane pour savoir que la suite se construira à deux. En 1958, Nicolas Bouvier épouse Éliane Petitpierre, nièce de l’écrivain et philosophe Denis de Rougemont. Le couple s’installe à Cologny, au Vieux Toit.

De 1958 à 1963, année de la mort de son père, il effectue des travaux d’iconographie pour l’OMS et la Nouvelle Bibliothèque Illustrée des Sciences et des Inventions, des Éditions Rencontre. Il se constitue d’abondantes archives iconographiques personnelles.

De 1964 à 1965 ils séjourneront au Japon avec leurs deux enfants. D’autres voyages en Corée du Sud et en Chine compléteront cette période asiatique. Départ ensuite pour l’Europe : l’Irlande, puis les Îles d’Aran.

En 1970, Bouvier se rend à Osaka avec la Délégation Suisse à l’occasion de l’exposition universelle de 1970. Il présente à cet événement quatre livres qu’il a adaptés pour l’occasion. Par la suite, il se rend en Corée du Sud sur l’île de Cheju. Ce voyage mènera au récit nommé Les chemins du Halla-san, publié dans le Journal d’Aran et d’autres lieux aux éditions Payot en 1990.

Nicolas est parti habiter autrement la Terre, le 17 février 1998. Éliane restera la gardienne du Vieux Toit douze ans après la mort de son mari, avant de déménager son amour et ses souvenirs, qu’elle évoque dans un émouvant entretien pour RTS :

Éliane parmi les livres, en 2015

Jusqu’à récemment peu connue du public français, son oeuvre littéraire mérite pourtant amplement sa considération tardive, notamment universitaire. L’Usage du monde, publié à compte d’auteur en 1963, a contribué à redéfinir la littérature de voyage au XXe siècle; il est aujourd’hui une référence pour de nombreux voyageurs et écrivains. Bouvier expérimente aussi d’autres genres littéraires, comme le récit poétique ou le récit illustré. Chez Bouvier, l’écriture naît du voyage, des contemplations. Père fondateur du “travel writing” moderne, il aborde le voyage avec profondeur et facétie, hédonisme et mépris du confort, jusqu’à négliger sa santé. Humaniste et résolument altruiste, il part à la rencontre de la nature et de l’inconnu autant qu’il explore sa propre nature et court surtout toute sa vie à la recherche de l’autre.

 

 

 

 

 

Roald Dahl – Inner Traveller n°1

Il aurait 101 ans aujourd’hui. Roald Dahl aurait pu voir ses œuvres adaptées au cinéma. Il aurait pu observer assister, incrédule, à la splendeur et aux misères du génie technologique, voir peu à peu une moitié du monde accepter de voir le jour, chaque jour, à travers des écrans, de troquer leur liberté contre un superflu plus capable que le précédent, et l’autre moitié du monde suer eau et sang pour fournir l’industrielle quantité de vivres nécessaire aux yeux plus qu’aux ventres de ces lointains “frères”.

Aurait-il ri ? Ou pleuré ? Aurait-il tenté de reprendre la clef de cet autre monde qu’il a laissé à nos bons soins et bons sens ? Un monde miroir judicieusement déformé pour révéler sans dénoncer les travers de son temps. Un monde miroir adoré, exploré, honoré, mais exploité monstrueusement.
Roald Dahl est né le 13 septembre 1916, à Llandaff, au Pays de Galles, de parents norvégiens. S’il a écrit des scénarios, des romans et des nouvelles destinés aux adultes, il est surtout connu pour ses ouvrages de littérature d’enfance et de jeunesse. Ses œuvres les plus célèbres sont Charlie et la Chocolaterie (Charlie and the Chocolate Factory, 1964), adapté plusieurs fois au cinéma, ainsi que des recueils de nouvelles : Bizarre ! Bizarre ! (Someone Like You, 1948) qui obtint le prix Edgar-Allan-Poe en 1954, et Kiss Kiss (1959).

île norvège

Troisième d’une famille aisée de six enfants, Roald Dahl perd sa sœur aînée puis son père, à quelques semaines d’intervalles. Il a alors trois ans. Sa mère décide de rester dans le pays afin de faire profiter ses enfants d’une éducation anglaise, dans les écoles qu’elle juge excellentes. Il fréquente notamment l’école paroissiale de Llandlaff.

trolls

Durant les vacances qu’ils passent chaque été en Norvège, sa mère laisse beaucoup de liberté aux enfants, qui ont alors tout le loisir de vagabonder et d’explorer les montagnes et les lacs.

Nourris des légendes et contes dont leur mère les abreuve au soir, les enfants s’aventurent dans les forêts de sapins sur la trace des trolls, et explorent en barque les innombrables petites îles désertes constellant les lacs et fjords norvégiens.

Il s’engage dans une compagnie pétrolière à 17 ans, et part en Tanzanie, en Afrique, à 20 ans, employé par la compagnie Shell.

Tanzanie

Pendant la Seconde Guerre mondiale, il s’engage d’abord dans l’armée où on lui confie une compagnie de tirailleurs indigènes (African Rifles), chargée d’arrêter et d’interner les colons allemands du Kenya et de Tanzanie qui ont formé un convoi motorisé et fuient vers la colonie portugaise du Mozambique.

Il se rend ensuite à Nairobi, au Kenya, pour s’engager dans la Royal Air Force (RAF) et devenir pilote de chasse. Après quelques mois d’entraînement sur biplan Tiger Moth, il est affecté à l’escadrille 80. Cette escadrille est équipée d’avions obsolètes, les biplans Gloster Gladiator. Lors d’un vol pour rejoindre son escadrille, il échappe de peu à la mort : suivant des instructions de vol erronées, il se retrouve à court d’essence à la nuit tombante, contraint à un atterrissage forcé dans un no man’s land rocailleux entre les troupes anglaises et celles de Rodolfo Graziani. Son appareil capote à l’atterrissage et prend feu. Souffrant de brûlures graves, d’une fracture du crâne et devenu temporairement aveugle, il sera traité pendant plusieurs mois à l’hôpital anglo-suisse d’Alexandrie.

Après s’être rétabli, il vole à nouveau, et rejoint son escadrille en Grèce où il combat les forces de l’Axe. En 1941 il part ensuite combattre en Syrie, mais il est déclaré inapte au combat aérien peu de temps après, suite a des douleurs cérébrales conséquences de son crash. Il est alors envoyé aux Etats-Unis où il rencontre l’écrivain américain C. S. Forester, auteur, entre autres, de la série maritime Horatio Hornblower. Il le pousse à écrire. Il fait ensuite la rencontre de Ian Fleming, espion britannique qui deviendra l’auteur de la série des James Bond et du classique jeunesse Chitty Chitty Bang Bang, ChittyChittyBangBanglequel n’est pas sans rappeler l’univers de Roald Dahl : le commandant et inventeur Caractacus Pott parvient, grâce aux bénéfices sur sa dernière invention et à la vente de bonbons à acheter une voiture à sa famille. Une épave en apparence, mais elle n’est pas encore passée entre les mains de notre héros. Cette voiture se révèle extraordinaire : elle peut voler, nager et même penser. Chitty et l’excentrique famille Pott partent à son bord dans une succession d’aventures toujours plus périlleuses et loufoques, par la Manche et jusqu’à Calais, puis Paris.

Les deux auteurs travaillèrent en tant qu’espions pendant la seconde guerre mondiale, mais c’est par la littérature qu’ils se retrouvent. Ils deviendront bons amis et conseillers réciproques, lisant chacun les travaux de l’autre. Roald Dahl signera par ailleurs le scénario du cinquième film de James Bond, On ne vit que deux fois, sorti en 1967.

Roald Dahl commence à écrire ses premiers ouvrages en 1942. Un an plus tard, il publie son premier livre pour enfants, Les Gremlins, inspiré de son expérience dans l’armée de l’air : les pilotes de la RAF attribuaient leurs problèmes mécaniques à ces créatures légendaires. Il fait la rencontre de Walt Disney, qui souhaite produire un film du livre, mais renonce à ce projet au vu de la situation en Europe, le tournage devant se réaliser en Angleterre.

Après la guerre, les combats

La popularité de Roald Dahl ne cesse de s’accroître. Certaines de ses nouvelles sont adaptées pour la télévision par Alfred Hitchcock.

en famille

En 1953, il se marie avec l’actrice américaine Patricia Neal. De leur union naîtront cinq enfants : Olivia, née en 1955, Chantal-Sophia, née en 1957, Théo né en 1960, Ophélia, née en 1964 et Lucy Neal, née en 1965. Le couple subira trois épreuves tragiques : leur fille aînée décède à l’âge de sept ans (ce drame conduit Roald Dahl à abandonner sa foi), et l’accident de leur fils Théo, renversé par un taxi, marque ce dernier physiquement et mentalement.

Roald Dahl refuse la fatalité et prend le taureau par les cornes : associé au neurochirurgien Kenneth Till et à l’ingénieur Stanley Wade, il fait mettre au point et breveter un dispositif médical stérilisable, destiné à relâcher la pression intracrânienne, la valve WDT (Pour Wade Dahl Till). Théo se rétablira avant la fin de la mise au point, mais cette invention sera utilisée sur des milliers de patients. Les trois co-inventeurs refuseront de toucher des redevances.

Alors qu’elle est enceinte de leur cinquième enfant Patricia Neal Dahl sera quant à elle frappée par un anévrisme cérébral. Roald Dahl prendra encore une fois le sort en main :  il l’assistera dans sa rééducation, lui permettant ainsi de reprendre sa carrière d’actrice.

Consécration et conséquences

Le prix Edgar-Allan-Poe de la meilleure nouvelle lui est décerné deux fois : en 1954 pour Someone Like You (Bizarre ! Bizarre !), et en 1960 pour The Landlady.

En 1982, au moment de la guerre du Liban, Dahl s’indigne de la façon dont l’État d’Israël intervient à Beyrouth dans une préface qu’il rédige pour un portfolio d’images de guerre réalisé par Tony Clifton et Catherine Leroy, God Cried. Ses prises de position tranchées lui vaudront d’être accusé d’antisémitisme mais les amis juifs de Dahl ne lui en tiendront pas rigueur, estimant qu’il avait réagi de façon émotionnelle.

Il obtient en 1983 le prix World Fantasy Grand Maître, et le Whitbread du meilleur roman jeunesse pour The Witches.

Roald sd wf

Roald et sa femme vivront plusieurs décennies d’amour contrarié. Si à l’origine Roald apparaît plus amoureux que Patricia, c’est son tempérament de séducteur et son infidélité qui mettra fin à leur longue histoire. Patricia se prend d’amitié pour une jeune veuve, Felicity Crosland, et l’accueille sous leur toit. Roald en tombe amoureux. Elle devient sa maîtresse. Lorsque Patricia l’apprend, elle décide, cruellement blessée, de retourner à New-York. Ils divorcent en 1983. Roald Dahl épouse Patricia en secondes noces.

Il décède d’une grave maladie sanguine 7 ans plus tard, le 23 novembre 1990 à Oxford, et est enterré dans le Buckinghamshire, où il s’était établi depuis 1954.

matilda

charlieSes premières nouvelles, parfois osées, ont été publiées pour un public adulte dans des revues comme le New Yorker, Esquire, Harper’s magazine et Playboy. Mais il aura surtout écrit des nouvelles et romans à destination de la jeunesse, dont les héros sont le plus souvent des enfants malheureux, qui prennent un jour leur revanche. Son monde est semé d’aspects magiques et surnaturels. Les habitants les plus connus de son imaginaire littéraire sont James et sa Grosse pêche (1961), Charlie et sa Chocolaterie (1964), ainsi que Matilda (1988), dont voici un avant-goût :

“A trois ans, Matilda avait appris toute seule à lire en s’exerçant avec les journaux et les magazines qui traînaient à la maison. A quatre ans, elle lisait couramment et, tout naturellement, se mit à rêver de livres. Le seul disponible dans ce foyer de haute culture, La Cuisine pour tous, appartenait à sa mère et, lorsqu’elle l’eut épluché de la première page à la dernière et appris toutes les recettes par cœur, elle décida de se lancer dans des lectures plus intéressantes.

(…) par-dessus tout, elle était douée. Elle avait l’esprit si vif et si délié et apprenait avec une telle facilité que même les parents les plus obtus auraient reconnu des dons aussi exceptionnels. Mais M. et Mme Verdebois étaient, eux, si bornés, si confinés dans leurs petites existences étriquées et stupides, qu’ils n’avaient rien remarqué de particulier chez leur fille. Pour tout dire, fût-elle rentrée à la maison en se traînant avec la jambe cassée qu’ils ne s’en seraient pas aperçu.”

 

Relire Roald Dahl à l’âge adulte, c’est pénétrer un nouveau monde encore que celui qu’on aura exploré dans l’enfance. Non que l’ironie et l’humour noir, l’absurde et l’amertume échappent aux plus jeunes : ils mesurent vite dans le monde réel l’écart entre les discours des adultes et les comportements qu’ils observent. Les enfants que Roald Dahl décrit se méfient du monde des adultes et se réfugient bien volontiers dans le monde pourtant inquiétant de la magie et du non-sens. Alors extérieurs à la société des “grands”, ils n’en perçoivent que mieux la folie et les dangers, bien plus cruels et inacceptables que l’univers instable de la fantaisie.

On découvre, en replongeant dans cet univers, les monstres et sorcières impitoyables du monde réel, réenchantés avec malice par les talents de plume et le génie créateur de Roald Dahl. Et, non, on n’envie pas l’enfant, et on comprend l’insolence ou l’isolement de témoins et victimes d’adultes qui se rient des terreurs enfantines, mais laissent leurs propres peurs les former aux pires horreurs.

Comme beaucoup d’auteurs pour la jeunesse, Roald Dahl s’adresse aux enfants dans toute la force de son talent. Il ne “simplifie” ni ses propos, ni son style, conscient que cette complexité-là n’effraie pas les têtes curieuses, capables d’analyser, substituer et déduire avec une acuité que l’épreuve décuple, que la compréhension récompense en infinissant leurs imaginaires.

 

 

Rudyard Kipling – Undercover Adventurer n°4

RudyardRudyard Kipling est né à Bombay, alors en Inde britannique, le 30 décembre 1865 et mort à Londres, le 18 janvier 1936. Son nom réveille une panthère, un ours, un python et un petit enfant sauvage – des ? Rudyard est le père de Moogly, Shere Khan, Baloo et Kaa, et un aventurier extraordinaire qui laisse aux générations qui le suivent une montagne de romans et de nouvelles dont le succès ne s’est pas démenti depuis leur parution, il y a plus d’un siècle pour la plupart.

Il est considéré encore aujourd’hui comme un conteur hors pairs, un précurseur dans l’art de la nouvelle et dans le récit de science-fiction, et compté parmi les plus grands auteurs de la littérature de jeunesse.

Rudyard-En 1907, il est le premier auteur de langue anglaise à recevoir le prix Nobel de littérature, et le plus jeune à l’avoir reçu, à 42 ans. Il n’en est pas moins un auteur qui divise, tant l’impérialisme anglais est omniprésent dans son oeuvre. Selon le critique littéraire Douglas Kerr, “Il reste un auteur qui inspire des réactions de rejet passionnées, et sa place dans l’histoire littéraire et culturelle est loin d’être solidement établie. Cependant, à l’heure où les empires européens sont en repli, il est reconnu comme un interprète incomparable, sinon controversé, de la manière dont l’empire était vécu. Cela, ajouté à son extraordinaire génie narratif, lui donne une force qu’on ne peut que reconnaître. »

A boy in India

Joseph Rudyard Kipling est le fils d’Alice Kipling, née MacDonald et de John Lockwood Kipling, sculpteur et professeur à la Jejeebhoy School of Art and Industry de Bombay.

Ses parents viennent à peine d’arriver en Inde, et se sont rencontrés en Angleterre, dans le Staffordshire, près du lac Rudyard — dont ils donnèrent le nom à leur fils.
Ces journées de « ténèbres et de lumière crue » passées à Bombay et décrites avec nostalgie dans Baa Baa Black Sleep (1888) et Something of Myself (1935) prirent fin lorsque Kipling eut six ans et fut envoyé en Angleterre comme le voulait la tradition chez les Britanniques employés aux colonies. En effet, ces derniers craignaient généralement qu’un contact prolongé avec les domestiques indiens ne modifient durablement la personnalité de leur progéniture, ne les « indigénisent ».

Dreadful Holloway

Rudyard et sa jeune sœur Alice (dite Trix) de trois ans prirent le bateau pour l’Angleterre pour se rendre à Southsea, Portsmouth, dans une famille d’accueil qui prenait en pension des enfants britanniques dont les parents résidaient en Inde. Les deux enfants grandirent sous la tutelle du capitaine Holloway et de son épouse, à Lorne Lodge, pendant les six années qui suivirent. Dans son autobiographie, publiée plus de soixante ans plus tard, Kipling évoque cette période avec horreur en se demandant non sans ironie si le mélange de cruauté et d’abandon qu’il subit auprès de Mme Holloway n’aurait pas précipité l’éclosion de ses talents littéraires.

Trix fut mieux traitée que Rudyard, car Mme Holloway voyait en elle un beau parti pour son fils. Cependant les deux enfants avaient de la famille en Angleterre dans laquelle ils pouvaient séjourner. À Noël, ils passaient un mois chez leur tante Georgiana et son mari, le peintre Edward Burne-Jones, dans leur maison de Fulham à Londres, « un paradis auquel je dois en vérité d’avoir été sauvé » selon Kipling.

Au printemps 1877, Alice Kipling revint d’Inde et retira les enfants de Lorne Lodge.

« Maintes et maintes fois par la suite, ma tante bien-aimée me demanda pourquoi je n’avais jamais raconté comment j’étais traité. Mais les enfants ne parlent pas plus que les animaux car ils acceptent ce qui leur arrive comme étant décidé de toute éternité. De plus, les enfants maltraités savent très exactement ce qui les attend s’ils révèlent les secrets d’une prison avant d’en être bel et bien sortis. »

En janvier 1878, Kipling entra au United Services College, une école fondée quelques années plus tôt afin de préparer les garçons à la carrière militaire. Ses débuts à l’école s’avérèrent difficiles, mais il finit par se faire des amitiés durables et ces années lui fournirent la matière du recueil d’histoires Stalky & Co., publié des années plus tard. Au cours de cette période, Kipling tomba amoureux de Florence Garrard, copensionnaire de Trix à Southend où sa sœur était retournée. Florence servira de modèle à Maisie, l’héroïne du premier roman de Kipling, La Lumière qui s’éteint (1891).

Vers la fin de son séjour à l’école, il fut décidé qu’il n’avait pas les aptitudes nécessaires pour obtenir une bourse d’études qui lui aurait permis d’aller à l’université d’Oxford. Kipling père procura donc un emploi à son fils à Lahore, où il était directeur d’école. Kipling devait travailler comme assistant dans un petit journal local, la Civil & Military Gazette. Il prit la mer pour l’Inde le 2 septembre et débarqua à Bombay le 20 octobre 1882.

Voyages de jeunesse
La gazette civile et militaire de Lahore, que Kipling appellera plus tard « ma première maîtresse, mon premier amour », paraissait six jours par semaine de janvier à décembre, avec une interruption d’une journée à Noël et une autre à Pâques. Kipling était rudement mis à contribution par le rédacteur en chef, Stephen Wheeler, mais rien ne pouvait étancher sa soif d’écrire. En 1886, il publia son premier recueil de poésies. Cette même année vit arriver un nouveau rédacteur en chef, Kay Robinson, qui lui laissa une plus grande liberté artistique et proposa à Kipling de composer des nouvelles pour le journal.

Entre-temps, pendant l’été 1883, Kipling s’était rendu pour la première fois à Shimla, station de montagne célèbre qui servait de capitale d’été officielle du Raj britannique depuis 1864: six mois par an, le vice-roi et le gouvernement s’y installait, faisant de la ville « à la fois un centre de pouvoir et de plaisir ».

Rudyard et sa famille revinrent y passer leurs vacances tous les ans de 1885 à 1888, et la ville figura régulièrement dans les récits qu’il publiait dans la Gazette. Les histoires et romances mondaines de la station d’altitude coloniale y sont décrites avec un regard souvent critique et ironique.
De retour à Lahore, Kipling publia une quarantaine de nouvelles dans la Gazette entre novembre 1886 et juin 1887. La plupart de ces récits furent rassemblés dans Simples contes des collines, son premier recueil de prose publié à Calcutta en janvier 1888, alors qu’il venait d’avoir vingt-deux ans. Mais le séjour à Lahore touchait à sa fin.

En novembre 1887, il fut muté à Allâhâbâd, dans les bureaux de The Pioneer, grand frère de la Gazette. Kipling écrivait toujours au même rythme effréné, publiant six recueils de nouvelles dans l’année qui suivit : Soldiers Three (Trois soldats), The Story of the Gadsbys (Histoire des Gadsby), In Black and White (En noir et blanc), Under the Deodars (Sous les cèdres de l’Himalaya), The Phantom Rickshaw (Le Rickshaw fantôme), et Wee Willie Winkie (P’tit Willie Winky), soit un total de 41 nouvelles, dont certaines étaient presque déjà de courts romans.

Au début de l’année 1889, The Pioneer renonça aux contributions de Kipling à la suite d’un différend. L’écrivain, quant à lui, commençait à songer à l’avenir. Il céda les droits de ses six volumes de nouvelles pour 2000 livres sterling et de dérisoires droits d’auteur, et les droits des Plain Tales from the Hills pour cinquante livres. Enfin, il reçut six mois de salaire en guise de préavis de licenciement. Il décida de consacrer cet argent pour financer son retour à Londres, capitale littéraire de l’empire britannique.

Un détour par le monde
Le 8 mars 1889, Kipling quitta l’Inde, d’abord en direction de San Francisco en faisant escale à Rangoon, Singapour, Hong Kong et le Japon. Puis il traversa les États-Unis en rédigeant des articles pour The Pioneer qui devaient également paraître dans le recueil From Sea to Sea. De San Francisco, Kipling fit route vers le nord jusqu’à Portland, dans l’Oregon; puis Seattle, dans l’État de Washington. Il fit une incursion au Canada, visitant Victoria, Vancouver et la Colombie-Britannique. Il revint ensuite aux États-Unis pour explorer le parc national de Yellowstone, avant de redescendre sur Salt Lake City. Ensuite, il prit la direction de l’est, traversant les États d’Omaha, du Nebraska et s’arrêtant à Chicago, dans l’Illinois. De là, il partit pour Beaver (Pennsylvanie), sur les rives de l’Ohio pour un séjour chez les Hill. Le professeur Hill l’accompagna ensuite à Chautauqua, puis aux chutes du Niagara, Toronto, Washington D.C., New York et Boston.

Il fit la connaissance intimidante de Mark Twain à Elmira. Puis Kipling traversa l’Atlantique pour débarquer à Liverpool en octobre 1889. Quelques mois plus tard, il faisait des débuts remarqués dans le monde littéraire londonien.

London Spleen
Il réussit à publier plusieurs de ses nouvelles dans des revues et trouva une chambre dans Villiers Street, près du Strand, où il logea de 1889 à 1891. À l’époque où il publia son premier roman, La Lumière qui s’éteint, il commença à souffrir de dépression. Il fit alors la connaissance de Wolcott Balestier, écrivain américain, qui travaillait également comme agent littéraire. Ensemble ils écrivirent un roman, The Naulahka.

En 1891, sur le conseil du corps médical, Kipling s’embarqua pour un nouveau voyage qui le mena d’Afrique du Sud en Australie, puis en Nouvelle-Zélande et en Inde. Mais il renonça à son projet de passer Noël en famille lorsqu’il apprit la nouvelle de la mort de Wolcott Balestier, qui venait de succomber brutalement à la fièvre typhoïde. Il décida de rentrer immédiatement à Londres et envoya un télégramme à la sœur de Wolcott, Carrie Balestier, pour lui demander sa main. La jeune fille, dont il avait fait la connaissance l’année précédente et dont il était très proche, accepta.

J’irai me marier sur ta tombe
Le 18 janvier 1892 eut donc lieu le mariage de Carrie Balestier (29 ans) et Rudyard Kipling (26 ans) « au plus fort de l’épidémie de grippe » qui sévissait à Londres, « au point que les pompes funèbres manquaient de chevaux noirs et devaient se contenter de chevaux bruns ». La cérémonie eut lieu dans l’église All Souls, à Langham Place, et c’est Henry James qui mena la mariée jusqu’à l’autel.

Les jeunes mariés décidèrent de faire un voyage de noces qui les mènerait d’abord aux États-Unis, où ils en profiteraient pour rencontrer la famille de Carrie dans l’état du Vermont, puis au Japon. Malheureusement, à leur arrivée à Yokohama, les jeunes gens eurent la mauvaise surprise d’apprendre que leur banque, la New Oriental Banking Corporation, était en défaut de paiement. Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, le jeune couple retourna aux États-Unis et loua une petite maison près de Brattleboro dans le Vermont pour une somme de dix dollars par mois, “et nous vécûmes extrêmement, égocentriquement heureux. ». Carrie tomba enceinte de leur premier enfant.
C’est dans cette maisonnette, surnommée Bliss cottage que naquit Joséphine, « la nuit du 29 décembre 1892 sous trois pieds de neige. L’anniversaire de sa mère tombant le 31 et le mien le 30 du même mois, nous la félicitâmes de cet esprit d’à propos. »

C’est à cette époque et dans cette précieuse maison que Kipling eut pour la première fois l’idée de ce qui allait devenir Le Livre de la jungle.

JUNGLE

Après la naissance de Joséphine, la maisonnette devint trop petite et les Kipling achetèrent un terrain de dix hectares appartenant au frère de Carrie, Beatty Balestier. C’est là, sur le flanc d’une colline rocheuse surplombant le fleuve Connecticut, qu’ils firent construire une maison que Kipling baptisa « Naulakha » en l’honneur de Wolcott. Naulakha, qui signifie littéralement « neuf lakh » (ou neuf cent mille roupies) en hindî, était le nom donné aux colliers des reines dans les contes populaires de l’Inde du nord, un « bijou sans prix », selon la traduction qu’en donnait Kipling.

Cette retraite au cœur du Vermont, ainsi qu’une vie « saine et propre », stimula l’imagination de Kipling. En l’espace de quatre ans, il produisit, en plus du Livre de la jungle, un recueil de nouvelles, un roman et de nombreuses poésies, dont le volume des Seven Seas (Les Sept Mers). Le recueil de poèmes intitulé Barrack-Room Ballads, qui contient deux pièces célèbres, Mandalay et Gunga Din parut en mars 1892. Il prit un plaisir immense à rédiger les deux volumes du Livre de la jungle et à répondre à l’abondant courrier de ses jeunes lecteurs.
La vie de l’écrivain était parfois interrompue par des visites, dont celle de son père et de l’écrivain britannique Arthur Conan Doyle qui débarqua avec ses clubs de golf pour un séjour de quarante-huit heures au cours duquel il donna à Kipling une leçon de golf intensive.

En février 1896, les Kipling eurent une seconde fille, Elsie. Selon plusieurs biographes, leurs relations n’avaient plus à cette époque ce caractère joyeux et spontané des débuts. Les deux époux restèrent fidèles l’un à l’autre, mais leur mariage était dans une ornière.

Deux incidents allaient chasser la famille de Rudyard Kipling du Vermont. Le premier était lié à la situation politique internationale : au début des années 1890, la Grande-Bretagne et le Venezuela se disputaient âprement sur le tracé de la frontière de la Guyana. Les États-Unis avaient plusieurs fois offert leur arbitrage, mais en 1895 le secrétaire d’État américain aux affaires étrangères Richard Olney haussa le ton en revendiquant le droit pour son pays d’arbitrer une dispute qui concernait le continent américain (l’argument d’Olney était basé sur la doctrine Monroe). Cette déclaration irrita les Britanniques et en quelques semaines l’incident prit les proportions d’une véritable crise, chacune des parties menaçant d’en venir aux armes. L’épisode allait paradoxalement renforcer la coopération entre les deux pays mais, au plus fort du conflit, Kipling se sentit désemparé devant la montée du sentiment anti-britannique aux États-Unis, notamment dans la presse. En janvier 1896, il prit la décision de mettre un terme à cette « existence au bon air » et de quitter les États-Unis pour aller chercher fortune ailleurs.

Morne colline 
De retour en Angleterre en septembre 1896, les Kipling s’installèrent à Torquay sur la côte du Devon, dans une maison à flanc de colline qui regardait la mer. Kipling n’aimait pas cette nouvelle résidence dont l’orientation, affirmait-il, rendait ses occupants tristes et déprimés, mais il s’y montra néanmoins très prolifique.
Kipling était désormais célèbre, et ses écrits témoignaient d’un intérêt grandissant pour la politique. Il avait commencé à rédiger deux poèmes qui allaient déclencher une vive controverse lors de leur publication, Recessional (1897) et The White Man’s Burden (Le Fardeau de l’homme blanc) (1899). Ce dernier était conçu comme une série de conseils aux États-Unis qui venaient de prendre le contrôle des Philippines, mais on l’envisage communément dans une perspective plus large de réflexion sur l’impérialisme occidental. Certains y virent un simple chant à la gloire de l’impérialisme britannique, d’autres y lurent un plaidoyer en faveur d’une politique impériale éclairée, animée par le sens du devoir, conforme à l’ethos victorien. D’autres encore en firent une lecture au second degré, croyant voir dans ces poèmes une mise en accusation ironique de la façon dont était gérée la politique impériale. En tous les cas, il ne peut être perçu comme l’hymne d’un impérialisme triomphant, dans la mesure où il manifeste une inquiétude certaine sur son avenir et le jugement qui lui sera postérieurement porté.

La production de Kipling est variée et prolifique pendant ce séjour à Torquay. Il rédige ainsi, outre des poèmes, Stalky & Co., recueil de récits basés sur ses années de pensionnat au United Services College de Westward Ho!. Ses jeunes héros font preuve d’une vision désenchantée et cynique du patriotisme et de l’autorité. Les membres de la famille de Kipling racontèrent plus tard qu’il aimait leur faire la lecture à haute voix des aventures de Stalky et compagnie, et qu’il avait souvent des fou-rires à la lecture des passages les plus comiques.

Dix hivers en Afrique du Sud
Début 1898, Kipling et les siens se rendirent en Afrique du Sud pour les vacances d’hiver, séjour qui allait devenir une tradition jusqu’en 1908. Auréolé de sa toute nouvelle gloire de poète de l’empire, Kipling fut reçu chaleureusement par certains des politiciens les plus influents du Cap, dont Cecil Rhodes, Sir Alfred Milner et Leander Starr Jameson. De son côté Kipling cultiva leur amitié et devint un fervent admirateur des hommes et de leur politique. De retour en Angleterre, Kipling écrivit des poèmes de soutien à la cause anglaise dans la guerre des Boers et lors du séjour sud-africain de 1900, contribua à la création d’un journal, The Friend (L’Ami), destiné aux troupes britanniques de Bloemfontein, la nouvelle capitale de l’État libre d’Orange.

Kim rudyardC’est à Torquay que Kipling commença à rassembler des idées pour un autre grand classique de la littérature enfantine, Just So Stories for Little Children. Le livre parut en 1902, un autre de ses plus grands succès de librairie, Kim ayant paru l’année précédente.

En 1899, lors d’un séjour aux États-Unis, Kipling et sa fille aînée Joséphine contractèrent une pneumonie à laquelle succomba la petite fille.
Kipling fut au sommet de sa gloire dans la première décennie du xxe siècle. En 1907, il reçut le prix Nobel de littérature « en raison de la puissance d’observation, de l’originalité d’invention, de la vigueur des idées et du remarquable talent narratif qui caractérisent les œuvres de cet écrivain mondialement célèbre. » L’attribution des différents prix Nobel date de 1901 et Kipling en fut le premier lauréat anglophone.

Le couronnement littéraire de ce succès fut la publication de deux recueils, l’un de poésies et l’autre de récits Puck of Pook’s Hill en 1906 et Rewards and Fairies en 1910. Ce dernier contient un de ses plus célèbres poèmes, If, traduit en français par André Maurois en 1918 avec le titre Tu seras un homme mon fils.

Kipling sympathisa avec les positions des unionistes irlandais qui s’opposaient à l’autonomie, la Home Rule. Il composa le poème Ulster vers 1912, où il expose ce point de vue. Le poème évoque la journée du 28 septembre 1912 en Irlande du nord, au cours de laquelle 500 000 personnes signèrent le covenant de l’Ulster.
La réputation de Kipling était si étroitement liée aux idées optimistes qui caractérisent la civilisation européenne de la fin du xixe siècle qu’elle pâtit inévitablement du discrédit dans lequel ces idées tombèrent pendant la Première Guerre mondiale et dans les années d’après-guerre. Kipling fut lui-même durement frappé par la guerre lorsqu’il perdit son fils, le lieutenant John Kipling, tué à la bataille de Loos en 1915.

Il écrivit ces lignes :

« Si quelqu’un veut savoir pourquoi nous sommes morts,

dites-leur : parce que nos pères ont menti. »

Ce drame est une des raisons qui poussèrent Kipling à rejoindre la commission créée par Sir Fabian Ware, l’Imperial War Graves Commission (Commission impériale des sépultures militaires) aujourd’hui Commonwealth War Graves Commission, responsable des cimetières de guerre anglais qui jalonnent la ligne du front ouest et que l’on retrouve dans tous les lieux où des soldats du Commonwealth ont été inhumés. Kipling choisit notamment la phrase célèbre, « Leur nom vivra à jamais », tirée de la Bible et inscrite sur les pierres du souvenir des sépultures les plus importantes. C’est également à Kipling que l’on doit l’inscription « Connu de Dieu » sur la tombe des soldats inconnus. Kipling rédigea aussi l’histoire de la garde irlandaise, le régiment où servit son fils. Paru en 1923, l’ouvrage est considéré comme un des exemples les plus admirables de l’histoire régimentaire. Enfin il composa une nouvelle émouvante intitulée Le Jardinier qui raconte des visites dans les cimetières de guerre.

Rudyard kEn 1922, un professeur de génie civil de l’université de Toronto demanda à Kipling, dont l’œuvre en prose et l’œuvre poétique contenaient plusieurs références aux ingénieurs, de l’aider à concevoir les détails d’une prestation de serment et d’une cérémonie de remise des diplômes pour les écoles d’ingénieur. Kipling accepta avec enthousiasme et proposa ce qui allait devenir le Rite d’Engagement de l’Ingénieur, cérémonie qui se déroule aujourd’hui sur l’ensemble du territoire canadien ; les nouveaux diplômés se voient notamment remettre un anneau de fer qui symbolise leurs devoirs vis-à-vis de la société civile. La même année, Kipling fut élu recteur de l’université de St Andrews, en Écosse, où il succéda à J. M. Barrie. Cette fonction prit fin en 1925.

Mort avant lui 
Kipling continua à écrire jusqu’au début des années 1930, mais à un rythme moins soutenu et avec un succès moindre. Il mourut au Middlesex Hospital à Londres des suites d’une hémorragie causée par un ulcère gastro-duodénal le 18 janvier 1936, à l’âge de 70 ans. Son décès avait d’ailleurs été annoncé de façon prématurée dans les colonnes d’une revue à laquelle il écrivit : « Je viens de lire que j’étais décédé. N’oubliez pas de me rayer de la liste des abonnés. »

Un petit tour dans le monde de Rudyard : 

( extrait de la nouvelle Mowgli’s Brothers)

Chil Milan conduit les pas de la nuit
Que Mang le Vampire délivre —
Dorment les troupeaux dans l’étable close :
La terre à nous — l’ombre la livre !
C’est l’heure du soir, orgueil et pouvoir
À la serre, le croc et l’ongle.
Nous entendez-vous ? Bonne chasse à tous
Qui gardez la Loi de la Jungle !

Chanson de nuit dans la Jungle.

Il était sept heures, par un soir très chaud, sur les collines de Seeonee. Père Loup s’éveilla de son somme journalier, se gratta, bâilla et détendit ses pattes l’une après l’autre pour dissiper la sensation de paresse qui en raidissait encore les extrémités. Mère Louve était étendue, son gros nez gris tombé parmi ses quatre petits qui se culbutaient en criant, et la lune luisait par l’ouverture de la caverne où ils vivaient tous.

— Augrh ! dit Père Loup, il est temps de se remettre en chasse.

Et il allait s’élancer vers le fond de la vallée, quand une petite ombre à queue touffue barra l’ouverture et jappa :

— Bonne chance, ô chef des loups ! Bonne chance et fortes dents blanches aux nobles enfants. Puissent-ils n’oublier jamais en ce monde ceux qui ont faim !

C’était le chacal — Tabaqui le Lèche-Plat — et les loups de l’Inde méprisent Tabaqui parce qu’il rôde partout faisant du grabuge, colportant des histoires et mangeant des chiffons et des morceaux de cuir dans les tas d’ordures aux portes des villages. Mais ils ont peur de lui aussi, parce que Tabaqui, plus que tout autre dans la jungle, est sujet à la rage ; alors, il oublie qu’il ait jamais eu peur et il court à travers la forêt, mordant tout ce qu’il trouve sur sa route. Le tigre même se sauve et se cache lorsque le petit Tabaqui devient enragé, car la rage est la chose la plus honteuse qui puisse surprendre un animal sauvage. Nous l’appelons hydrophobie, mais eux l’appellent dewanee — la folie — et ils courent.

— Entre alors, et cherche, dit Père Loup avec raideur ; mais il n’y a rien à manger ici.

— Pour un loup, non, certes, dit Tabaqui ; mais pour moi, mince personnage, un os sec est un festin. Que sommes-nous, nous autres Gidur-log (le peuple chacal), pour faire la petite bouche ?

Il obliqua vers le fond de la caverne, y trouva un os de chevreuil où restait quelque viande, s’assit et en fit craquer le bout avec délices.

— Merci pour ce bon repas ! dit-il en se léchant les babines. Qu’ils sont beaux, les nobles enfants ! Quels grands yeux ! Et si jeunes, pourtant ! Je devrais me rappeler, en effet, que les enfants des rois sont maîtres dès le berceau.

Or, Tabaqui le savait aussi bien que personne, il n’y a rien de plus fâcheux que de louer des enfants à leur nez ; il prit plaisir à voir que Mère et Père Loup semblaient gênés.

Tabaqui resta un moment au repos sur son séant, tout réjoui du mal qu’il venait de faire ; puis il reprit malignement :

— Shere Khan, le Grand, a changé de terrain de chasse. Il va chasser, à la prochaine lune, m’a-t-il dit, sur ces collines-ci.

Shere Khan était le tigre qui habitait près de la rivière, la Waingunga, à vingt milles plus loin.

— Il n’en a pas le droit, commença Père Loup avec colère. De par la Loi de la Jungle, il n’a pas le droit de changer ses battues sans dûment avertir. Il effraiera tout le gibier à dix milles à la ronde, et moi… moi j’ai à tuer pour deux ces temps-ci.

— Sa mère ne l’a pas appelé Lungri (le Boiteux) pour rien, dit Mère Louve tranquillement : il est boiteux d’un pied depuis sa naissance ; c’est pourquoi il n’a jamais pu tuer que des bestiaux. À présent, les villageois de la Waingunga sont irrités contre lui, et il vient irriter les nôtres. Ils fouilleront la jungle à sa recherche… il sera loin, mais, nous et nos enfants, il nous faudra courir quand on allumera l’herbe. Vraiment, nous sommes très reconnaissants à Shere Khan !

— Lui parlerai-je de votre gratitude ? dit Tabaqui.

— Ouste ! jappa brusquement Père Loup. Va-t’en chasser avec ton maître. Tu as fait assez de mal pour une nuit.

— Je m’en vais, dit Tabaqui tranquillement. Vous pouvez entendre Shere Khan, en bas, dans les fourrés. J’aurais pu me dispenser du message.

Père Loup écouta.

En bas, dans la vallée qui descendait vers une petite rivière, il entendit la plainte dure, irritée, hargneuse et chantante d’un tigre qui n’a rien pris et auquel il importe peu que toute la jungle le sache.

— L’imbécile ! dit Père Loup, commencer un travail de nuit par un vacarme pareil ! Pense-t-il que nos chevreuils sont comme ses veaux gras de la Waingunga ?

— Chut ! Ce n’est ni bœuf ni chevreuil qu’il chasse cette nuit, dit Mère Louve, c’est l’homme.

La plainte s’était changée en une sorte de ronron bourdonnant qui semblait venir de chaque point de l’espace. C’est le bruit qui égare les bûcherons et les nomades à la belle étoile, et les fait courir quelquefois dans la gueule même du tigre.

— L’homme ! — dit Père Loup, en montrant toutes ses dents blanches. — Faugh ! N’y a-t-il pas assez d’insectes et de grenouilles dans les citernes, qu’il lui faille manger l’homme, et sur notre terrain encore ?

La Loi de la Jungle, qui n’ordonne rien sans raison, défend à toute bête de manger l’homme, sauf lorsqu’elle tue pour montrer à ses enfants comment on tue, auquel cas elle doit chasser hors des réserves de son clan ou de sa tribu. La raison vraie en est que meurtre d’homme signifie, tôt ou tard, invasion d’hommes blancs armés de fusils et montés sur des éléphants, et d’hommes bruns, par centaines, munis de gongs, de fusées et de torches. Alors tout le monde souffre dans la jungle… La raison que les bêtes se donnent entre elles, c’est que, l’homme étant le plus faible et le plus désarmé des vivants, il est indigne d’un chasseur d’y toucher. Ils disent aussi — et c’est vrai — que les mangeurs d’hommes deviennent galeux et qu’ils perdent leurs dents.

Le ronron grandit et se résolut dans le « Aaarh ! » à pleine gorge du tigre qui charge.

Alors, on entendit un hurlement — un hurlement bizarre, indigne d’un tigre — poussé par Shere Khan.

— Il a manqué son coup, dit Mère Louve. Qu’est-ce que c’est ?

Père Loup sortit à quelques pas de l’entrée ; il entendit Shere Khan grommeler sauvagement tout en se démenant dans la brousse.

— L’imbécile a eu l’esprit de sauter sur un feu de bûcherons et s’est brûlé les pieds ! gronda Père Loup. Tabaqui est avec lui.

— Quelque chose monte la colline, dit Mère Louve en dressant une oreille. Tiens-toi prêt.

Il y eut un petit froissement de buisson dans le fourré. Père Loup, ses hanches sous lui, se ramassa, prêt à sauter. Alors, si vous aviez été là, vous auriez vu la chose la plus étonnante du monde : le loup arrêté à mi-bond. Il prit son élan avant de savoir ce qu’il visait, puis tenta de se retenir. Il en résulta un saut de quatre ou cinq pieds droit en l’air, d’où il retomba presque au même point du sol qu’il avait quitté.

— Un homme ! hargna-t-il. Un petit d’homme. Regarde !

En effet, devant lui, s’appuyant à une branche basse, se tenait un bébé brun tout nu, qui pouvait à peine marcher, le plus doux et potelé petit atome qui fût jamais venu la nuit à la caverne d’un loup. Il leva les yeux pour regarder Père Loup en face et se mit à rire.

— Est-ce un petit d’homme ? dit Mère Louve. Je n’en ai jamais vu. Apporte-le ici.

Un loup, accoutumé à transporter ses propres petits, peut très bien, s’il est nécessaire, prendre dans sa gueule un œuf sans le briser. Quoique les mâchoires de Père Loup se fussent refermées complètement sur le dos de l’enfant, pas une dent n’égratigna la peau lorsqu’il le déposa au milieu de ses petits.

— Qu’il est mignon ! Qu’il est nu !… Et qu’il est brave ! dit avec douceur Mère Louve.

Le bébé se poussait, entre les petits, contre la chaleur du flanc tiède.

— Ah ! Ah ! Il prend son repas avec les autres. Ainsi, c’est un petit d’homme. A-t-il jamais existé une louve qui pût se vanter d’un petit d’homme parmi ses enfants ?

— J’ai parfois ouï parler de semblable chose, mais pas dans notre clan ni de mon temps, dit Père Loup. Il n’a pas un poil, et je pourrais le tuer en le touchant du pied. Mais, voyez, il me regarde et n’a pas peur !

Le clair de lune s’éteignit à la bouche de la caverne, car la grosse tête carrée et les fortes épaules de Shere Khan en bloquaient l’ouverture et tentaient d’y pénétrer. Tabaqui, derrière lui, piaulait :

— Monseigneur, Monseigneur, il est entré ici !

— Shere Khan nous fait grand honneur — dit Père Loup, les yeux mauvais. — Que veut Shere Khan ?

— Ma proie. Un petit d’homme a pris ce chemin. Ses parents se sont enfuis. Donnez-le-moi !

Shere Khan avait sauté sur le feu d’un campement de bûcherons, comme l’avait dit Père Loup, et la brûlure de ses pattes le rendait furieux. Mais Père Loup savait l’ouverture de la caverne trop étroite pour un tigre. Même où il se tenait, les épaules et les pattes de Shere Khan étaient resserrées par le manque de place, comme les membres d’un homme qui tenterait de combattre dans un baril.

— Les loups sont un peuple libre, dit Père Loup. Ils ne prennent d’ordres que du Conseil supérieur du Clan, et non point d’aucun tueur de bœufs plus ou moins rayé. Le petit d’homme est à nous… pour le tuer s’il nous plaît.

— S’il vous plaît !… Quel langage est-ce là ? Par le taureau que j’ai tué, dois-je attendre, le nez dans votre repaire de chiens, lorsqu’il s’agit de mon dû le plus strict ? C’est moi, Shere Khan, qui parle.

Le rugissement du tigre emplit la caverne de son tonnerre. Mère Louve secoua les petits de son flanc et s’élança, ses yeux, comme deux lunes vertes dans les ténèbres, fixés sur les yeux flambants de Shere Khan.

— Et c’est moi, Raksha (le Démon), qui vais te répondre. Le petit d’homme est mien, Lungri, le mien, à moi ! Il ne sera point tué. Il vivra pour courir avec le Clan, et pour chasser avec le Clan ; et, prends-y garde, chasseur de petits tout nus, mangeur de grenouilles, tueur de poissons ! Il te fera la chasse, à toi !… Maintenant, sors d’ici, ou, par le Sambhur que j’ai tué — car moi je ne me nourris pas de bétail mort de faim, — tu retourneras à ta mère, tête brûlée de Jungle, plus boiteux que jamais tu ne vins au monde. Va-t’en !

Père Loup leva les yeux, stupéfait. Il ne se souvenait plus assez des jours où il avait conquis Mère Louve, en loyal combat contre cinq autres loups, au temps où, dans les expéditions du Clan, ce n’était pas par pure politesse qu’on la nommait le Démon. Shere Khan aurait pu tenir tête à Père Loup, mais il ne pouvait s’attaquer à Mère Louve, car il savait que, dans la position où il se trouvait, elle gardait tout l’avantage du terrain et qu’elle combattrait à mort. Aussi se recula-t-il hors de l’ouverture en grondant ; et, quand il fut à l’air libre, il cria :

— Chaque chien aboie dans sa propre cour. Nous verrons ce que dira le Clan, comment il prendra cet élevage de petit d’homme. Le petit est à moi, et sous ma dent il faudra bien qu’à la fin il tombe, ô voleurs à queues touffues !

Mère Louve se laissa retomber, pantelante, parmi les petits, et Père Loup lui dit gravement :

— Shere Khan a raison. Le petit doit être montré au Clan. Veux-tu encore le garder, mère ?

Elle haletait :

— Si je veux le garder !… Il est venu tout nu, la nuit, seul et mourant de faim, et il n’avait même pas peur. Regarde, il a déjà poussé un de nos bébés de côté. Et ce boucher boiteux l’aurait tué et se serait sauvé ensuite vers la Waingunga, tandis que les villageois d’ici seraient accourus, à travers nos reposées, faire une battue pour en tirer vengeance !… Si je le garde ? Assurément, je le garde. Couche-toi là, petite Grenouille… ô toi, Mowgli, car Mowgli la Grenouille je veux t’appeler, le temps viendra où tu feras la chasse à Shere Khan comme il t’a fait la chasse à toi !

— Mais que dira notre Clan ? dit Père Loup.

La Loi de la Jungle établit très clairement que chaque loup peut, lorsqu’il se marie, se retirer du Clan auquel il appartient ; mais, aussitôt ses petits assez âgés pour se tenir sur leurs pattes, il doit les amener au Conseil du Clan, qui se réunit généralement une fois par mois à la pleine lune, afin que les autres loups puissent reconnaître leur identité. Après cet examen, les petits sont libres de courir où il leur plaît, et, jusqu’à ce qu’ils aient tué leur premier daim, il n’est pas d’excuse valable pour le loup adulte et du même Clan qui tuerait l’un d’eux. Comme châtiment, c’est la mort pour le meurtrier où qu’on le trouve, et, si vous réfléchissez une minute, vous verrez qu’il en doit être ainsi.

Père Loup attendit jusqu’à ce que ses petits pussent un peu courir, et alors, la nuit de l’assemblée, il les emmena avec Mowgli et Mère Louve au Rocher du Conseil — un sommet de colline couvert de pierres et de galets, où pouvaient s’isoler une centaine de loups. Akela, le grand loup gris solitaire, que sa vigueur et sa finesse avaient mis à la tête du Clan, était étendu de toute sa longueur sur sa pierre ; un peu plus bas que lui se tenaient assis plus de quarante loups de toutes tailles et de toutes robes, depuis les vétérans, couleur de blaireau, qui pouvaient, à eux seuls, se tirer d’affaire avec un daim, jusqu’aux jeunes loups noirs de trois ans, qui s’en croyaient capable. Le Solitaire était à leur tête depuis un an maintenant. Au temps de sa jeunesse, il était tombé deux fois dans un piège à loups, et une autre fois on l’avait assommé et laissé pour mort ; aussi connaissait-il les us et coutumes des hommes.

On causait fort peu sur la roche. Les petits se culbutaient l’un l’autre au centre du cercle où siégeaient leurs mères et leurs pères, et, de temps en temps, un loup plus âgé se dirigeait tranquillement vers un petit, le regardait avec attention, et regagnait sa place à pas silencieux. Parfois une mère poussait son petit en plein clair de lune pour être sûre qu’il n’avait point passé inaperçu. Akela, de son côté, criait :

— Vous connaissez la Loi, vous connaissez la Loi. Regardez bien, ô loups !

Et les mères reprenaient le cri :

— Regardez, regardez bien, ô loups !

À la fin (et Mère Louve sentit se hérisser les poils de son cou lorsque arriva ce moment) Père Loup poussa « Mowgli la Grenouille », comme ils l’appelaient, au milieu du cercle, où il resta par terre à rire et à jouer avec les cailloux qui scintillaient dans le clair de lune.

Akela ne leva pas sa tête d’entre ses pattes mais continua le cri monotone :

— Regardez bien !…

Un rugissement sourd partit de derrière les rochers — c’était la voix de Shere Khan :

— Le petit est mien. Donnez-le-moi. Le Peuple Libre, qu’a-t-il à faire d’un petit d’homme ?

Akela ne remua même pas les oreilles ; il dit simplement :

— Regardez bien, ô loups ! Le Peuple Libre, qu’a-t-il à faire des ordres de quiconque, hormis de ceux du Peuple Libre ?… Regardez bien !

Il y eut un chœur de sourds grognements, et un jeune loup de quatre ans, tourné vers Akela, répéta la question de Shere Khan :

— Le Peuple Libre, qu’a-t-il à faire d’un petit d’homme ?

Or, la Loi de la Jungle, en cas de dispute sur les droits d’un petit à l’acceptation du Clan, exige que deux membres au moins du Clan, qui ne soient ni son père ni sa mère, prennent la parole en sa faveur.

— Qui parle pour celui-ci ? dit Akela. Du Peuple Libre, qui parle ?

Il n’y eut pas de réponse, et Mère Louve s’apprêtait pour ce qui serait son dernier combat, elle le savait bien, s’il fallait en venir à combattre. Alors, le seul étranger qui soit admis au Conseil du Clan — Baloo, l’ours brun endormi, qui enseigne aux petits la Loi de la Jungle, le vieux Baloo, qui peut aller et venir partout où il lui plaît, parce qu’il mange uniquement des noix, des racines et du miel — se leva sur son séant et grogna.

— Le Petit d’Homme… le Petit d’Homme ?… dit-il. C’est moi qui parle pour le Petit d’Homme. Il n’y a pas de mal dans un petit d’homme. Je n’ai pas le droit de la parole, mais je dis la vérité. Laissez-le courir avec le Clan, et qu’on l’enrôle parmi les autres. C’est moi-même qui lui donnerai des leçons.

— Nous avons encore besoin de quelqu’un d’autre, dit Akela. Baloo a parlé, et c’est lui qui enseigne nos petits. Qui parle avec Baloo ?

Une ombre tomba au milieu du cercle. C’était Bagheera, la panthère noire. Sa robe est tout entière noire comme l’encre, mais les marques de la panthère y affleurent, sous certains jours, comme font les reflets de la moire. Chacun connaissait Bagheera, et personne ne se souciait d’aller à rencontre de ses desseins, car Tabaqui est moins rusé, le buffle sauvage moins téméraire, et moins redoutable l’éléphant blessé. Mais sa voix était plus suave que le miel agreste, qui tombe goutte à goutte des arbres, et sa peau plus douce que le duvet.

— Ô Akela, et vous, Peuple Libre, ronronna sa voix persuasive, je n’ai nul droit dans votre assemblée. Mais la Loi de la Jungle dit que, s’il s’élève un doute dans une affaire, en dehors d’une question de meurtre, à propos d’un nouveau petit, la vie de ce petit peut être rachetée moyennant un prix. Et la Loi ne dit pas qui a droit ou non de payer ce prix. Ai-je raison ?

— Très bien ! très bien, firent les jeunes loups, qui ont toujours faim. Écoutons Bagheera. Le petit peut être racheté. C’est la Loi.

— Sachant que je n’ai nul droit de parler ici, je demande votre assentiment.

— Parle donc, crièrent vingt voix.

— Tuer un petit nu est une honte. En outre, il pourra nous aider à chasser mieux quand il sera d’âge. Baloo a parlé en sa faveur. Maintenant, aux paroles de Baloo, j’ajouterai l’offre d’un taureau, d’un taureau gras, fraîchement tué à un demi-mille d’ici à peine, si vous acceptez le Petit d’Homme conformément à la Loi. Y a-t-il une difficulté ?

Il s’éleva une clameur de voix mêlées, parlant ensemble :

— Qu’importe ! Il mourra sous les pluies de l’hiver ; il sera grillé par le soleil… Quel mal peut nous faire une grenouille nue ?… Qu’il coure avec le Clan !… Où est le taureau, Bagheera ?… Nous acceptons.

Et alors revint l’aboiement profond d’Akela.

— Regardez bien… regardez bien, ô loups !

Mowgli continuait à s’intéresser aux cailloux ; il ne daigna prêter aucune attention aux loups qui vinrent un à un l’examiner.

À la fin, ils descendirent tous la colline, à la recherche du taureau mort, et seuls restèrent Akela, Bagheera, Baloo et les loups de Mowgli.

Shere Khan rugissait encore dans la nuit, car il était fort en colère que Mowgli ne lui eût pas été livré.

— Oui, tu peux rugir, dit Bagheera dans ses moustaches ; car le temps viendra où cette petite chose nue te fera rugir sur un autre ton, ou je ne sais rien de l’homme.

— Nous avons bien fait, dit Akela : les hommes et leurs petits sont gens très avisés. Le moment venu, il pourra se rendre utile.

— C’est vrai, dit Bagheera ; le moment venu, qui sait ? on aura besoin de lui : car personne ne peut compter mener le Clan toujours !

Akela ne répondit rien. Il pensait au temps qui vient pour chaque chef de Clan, où sa force l’abandonne et où, plus affaibli de jour en jour, il est tué à la fin par les loups et remplacé par un nouveau chef, tué plus tard à son tour.

— Emmenez-le, dit-il à Père Loup, et dressez-le comme il sied à un membre du Peuple Libre.

Et c’est ainsi que Mowgli entra dans le Clan des Loups de Seeonee, au prix d’un taureau et pour une bonne parole de Baloo.

 

Almanach du 4 mars 2018

“La poésie est une aventure vers l’absolu.”

Pedro Salinas

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Enigme du jour (réponse après la curiosphère) 

Saurez-vous décrypter ceci ?

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Curiosphère

Que s’est-il passé le 4 mars ?

En 1678, naissance d’Antonio Vivaldi, compositeur italien mert le 28 juillet 1741.

 

Saviez-vous que le célèbre auteur des Quatre saisons était prêtre ?

C’est sa chevelure flamboyante et son tempérament volcanique qui lui ont donné son surnom “Il prete rosso”.

Plus intéressé par la musique que par le service religieux, il quitta un jour l’office précipitamment pour noter un thème.

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Simple déguisement phonétique !

“Cessez d’acheter ces CD ennemis des cassettes audio !”

Almanach du 5 mars 2018

L’esprit de curiosité, donné de Dieu à l’homme, nous emporte sans cesse au delà du but.

Voltaire – Du jansénisme (1751)

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L’addition, s’il-vous-plaît ! 

Faites la somme de 1000 et de 40. Ajoutez 1000. Ajoutez 30. Ensuite, ajoutez encore 1000. Ajoutez 20. De nouveau 1000. Et encore 10. Quel est le résultat ?

(voir après la Curiosphère)

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La Curiosphère : que s’est-il passé un 5 mars ? 

5 mars 1946 : c’est le début de la guerre froide. Pendant un demi-siècle, le monde a vécu sous la menace d’une guerre entre les États-Unis et l’URSS. Cette «guerre froide» a été lancée par le discours de Winston Churchill à Fulton, dans le Missouri, le 5 mars 1946. Elle se matérialise par la pose d’un rideau de fer (1946), frontière du nord au sud de l’Europe centrale. Cette barrière était renforcée à l’extrême au point du Mur de Berlin, construit en 1961.

Les États-Unis et l’URSS possèdent la bombe atomique, ce qui est à la fois une menace pour l’autre camp et une arme que chacun d’eux exhibe, dans une forme de chantage, pour empêcher toute attaque. C’est la dissuasion nucléaire. Les deux « Grands » se livrent à une course aux armements, mais également à la puissance nucléaire.

Les deux grandes puissances ne s’affrontent pas directement à cause de la dissuasion nucléaire, mais par pays interposés, où ils soutiennent chacun un camp opposé, notamment par de l’argent et des ventes d’armes, ou soutiennent ceux qui combattent directement l’intervention de la puissance opposée, comme en Afghanistan ou au Viêt Nam.

L’Europe au cœur de la guerre froide

Après la capitulation de l’Allemagne hitlérienne, la conférence de Potsdam (17 juillet – 2 août 1945) organise le sort du pays et de l’Europe : réparations en nature, établissement de la frontière orientale de l’Allemagne sur l’Oder-Neisse, indépendance de l’Autriche, annexion par l’URSS des États baltes, de la Prusse orientale, de la Pologne orientale.

Mais très vite émerge la rivalité entre l’Union soviétique et les Occidentaux. C’est le début de la guerre froide. Un «rideau de fer» sépare l’Europe en deux : d’un côté les pays occidentaux sous la protection de l’Amérique et de l’OTAN, qui bénéficient du plan Marshall, de l’autre l’URSS et ses «satellites». L’Allemagne elle-même est séparée en deux États hostiles l’un à l’autre.

Les crises majeures : 

-le blocus de Berlin en 1948-1949
-la guerre de Corée de 1950 à 1953
-la construction du mur de Berlin en 1961.
-la crise des missiles de Cuba en octobre 1962
-la crise des euromissiles (wp) en 1979-1983

Cependant à partir de 1963, les relations internationales se calment progressivement. Chaque bloc conserve et renforce sa zone d’influence, mais s’affaiblit par la volonté de certains pays de mener une politique indépendante (la Chine et la France en particulier). Des négociations ont lieu dans les années 1970 pour réduire l’arsenal nucléaire : c’est le désarmement.

 

Fin de la guerre froide
Dans les années 1980, l’économie de l’URSS est plutôt en difficulté. En quelques jours à l’automne 1989, les démocraties populaires de l’Europe de l’Est ne tiennent plus compte de l’autorité de l’URSS, ouvrent leur frontières et il y a des changements de gouvernements. En particulier, la chute du Mur de Berlin le 9 novembre permet à la République fédérale d’Allemagne et à la République démocratique allemande de décider de se réunifier pour reformer un seul et même pays. Cette réunification est signée, moins d’un an plus tard le 3 octobre 1990. Du côté de l’URSS, de nombreux pays décident de devenir indépendants et de se détacher de la Russie. L’URSS s’affaiblit jusqu’à disparaître en 1991, les États qui la composaient deviennent plusieurs pays indépendants comme l’Ukraine et la Géorgie. Ces pays abandonnent le communisme et entrent dans une économie de marché. La compétition et les menaces entre deux blocs puissants est terminée.

99 Luftballons – une arme pacifique qui fait le tour du monde

 

La chanson 99 Luftballons, interprétée par Nena, est sortie en République fédérale d’Allemagne en 1983, en période de tension importante de la guerre froide et a eu un succès international. Elle parle de la peur d’une escalade menant à la guerre par un simple malentendu.

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5000 ?!

Eh non, 4100 ! 😉

70 ans : l’aventure peut commencer !

Ils ont entre 71 et 84 ans et pourraient se consacrer à leurs petits-enfants et au jardin, aux réunions d’anciens qui organisent, de temps en temps, un voyage pension complète à prix coûtant. 

Et puis non.

Rosie a fait le tour du monde en courant.

Bernard explore la Terre dans tous les sens depuis 1989.

André a visité tous les pays du monde.

Yūichirō a gravi l’Everest trois fois depuis ses 70 ans, et il prépare la quatrième. Pour ses 90 printemps.

Courageux, passionnés, ivres de liberté, ces aventuriers ont le goût de l’humain, des grands espaces et du défi, et tant que la vie va, ils lui montrent le chemin !

Yūichirō Miura, un Japonais qui ne manque pas d’air 

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Yūichirō Miura, né le 12 octobre 1932, est un alpiniste japonais. En 2003, à l’âge de 70 ans, il devient la personne la plus âgée ayant atteint le sommet de l’Everest. Ce record est par la suite battu. Cependant, le 26 mai 2008, Miura escalade à nouveau le mont Everest à l’âge de 75 ans. Le 23 mai 2013, il devient à nouveau l’alpiniste le plus vieux ayant gravi l’Everest, à l’âge de 80 ans. Cette prouesse est inscrite dans le livre Guinness des records. Il est également devenu la première personne à skier sur le mont Everest le 6 mai 1970.

Il descend à cette occasion près de 1 300 m de dénivelé depuis le col Sud, culminant à plus de 8000 mètres. Ce fait est relaté, en 1975, dans le film The Man Who Skied Down Everest. Le film remporte l’Oscar du meilleur film documentaire ; il est le premier lauréat de ce prix.

Il s’entraîne actuellement pour la descente en ski de la sixième plus haute montagne du monde, Cho Oyu. Et l’Everest, c’est fini ? “Si je suis encore en vie, j’y retourne pour mes 90 ans.”

Son père est Keizo Miura, la légende du ski japonais. Gouta Miura, skieur freestyle et alpiniste, est l’un de ses fils.

Quand Rosie part faire une course, on ne l’attend pas pour le dîner 

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Vous êtes-vous déjà demandé combien de temps il faut pour faire le tour du monde à pied ? Rosie Swale-Pope l’a fait et, quand elle a réalisé que ça allait prendre trop de temps, elle a décidé à la place de devenir la première personne à faire le tour du monde…en courant.

5 ans et environ 52 paires de baskets usées plus tard, Rosie Swale-Pope a non seulement terminé un voyage incroyable, mais a également remporté plus de 400 000 $ pour des œuvres de charité au cours de son périple.

André Brugiroux, l’enfant de tous les pays 

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André Brugiroux, né le 11 novembre 1937 à Villeneuve-Saint-Georges, a vu tous les pays du monde. Déclaré « plus grand voyageur existant sur Terre » dans le classement des Viajeros notables contemporáneos de Jorge Sánchez, il a pris la route pour la première fois en 1955, à 17 ans et avec 10 francs en poche, pour ne revenir que 18 ans plus tard, après 400 000 km de stop, 135 pays visités et une nouvelle idée du monde. Pas de Guide du Routard ou de charters à l’époque. Sans économies (il travaillera quand il faudra et le temps nécessaire pour pouvoir reprendre la route; tantôt téléphoniste, cuisinier, serveur, cireur de chaussures et même croque-mort !) et sans parler d’autre langue que la sienne (il apprendra sur place l’Anglais, l’Espagnol, l’Allemand, l’Italien…), il a déjà compris que soif d’évasion, altruisme et débrouillardise sont les seuls bagages nécessaires.

Lors de son périple, il sera incarcéré sept fois et frôlera la mort plusieurs fois, mais rien n’arrêtera cet inépuisable altruiste, vu chez le Dr. Schweitzer à Lambaréné et les hippies de San Francisco, chez les coupeurs de tête à Bornéo et les bonzes à Bangkok, dans un kibboutz en Israël ou parmi les trafiquants de pierres précieuses à Ceylan, et très très caetera.

Au cours de ce très long voyage, il s’initiera à la philosophie d’un Persan du nom de Bahá’u’lláh : « La terre n’est qu’un seul pays et tous les hommes en sont les citoyens ». Parti sans se poser la moindre question, il reviendra avec une réponse essentielle, une clef de l’existence ouvrant grand la porte vers ses futures aventures.

La terre n’est qu’un seul pays, titre de son premier livre ainsi que de son film, est la conclusion et l’idée maîtresse de ce premier périple Depuis, il voyage en ami aux quatre coins de notre Terre et raconte le monde comme une seule terre dans ses ouvrages passionnants, dont certains édités par la maison d’édition bretonne Georama, spécialisée en littérature de voyage.

Bernard Lardieux, un solitaire très entouré ! 

Bernard

Si vous n’avez que peu de temps devant vous, ne suivez surtout pas ce lien : https://www.blardeux.com/

Quand on plonge dans ses aventures, on ne peut en sortir volontairement. 28 ans de périples racontés avec verve, spontanéité et humilité nous promènent d’un bout à l’autre de la Terre et nous offrent tant de rencontres, de sourires, d’histoires exceptionnelles qu’on donnerait cher pour assister aux repas de famille de ce père de trois enfants.

En novembre dernier, il est revenu d’un voyage de deux mois en Papouasie-Nouvelle Guinée avec, comme à son habitude, un sac à dos et un seul objectif : se fondre dans la masse.

C’est en 1989 que le virus du voyage contamine ce grand enfant. Alors éleveur de pigeons, il développe une allergie aux plumes qui l’obligera à changer de cap. Bon, d’accord, mais d’abord, il suit l’exemple de ses chers pigeons et entreprend sa propre migration ! Le voyage durera six mois. Et puis finalement un an.

Il faudra bien revenir ! Il reprend le travail, cette fois dans la construction et la rénovation de maisons en bois, dans le village d’Athée, en Mayenne. Mais depuis ce jour, il n’attend qu’une chose… Les grandes vacances ! La retraite, en 2007 ! Dès lors, le voyage va ponctuer ses années comme l’été et l’hiver ! Deux voyages de deux mois, courant mars puis courant novembre, sans itinéraire ni timing, sans même s’autoriser un coup d’œil aux guides touristiques : il part neuf et revient riche de souvenirs, d’émotions, d’étonnements qu’il rassemble sur son site tout en mûrissant ses nouveaux projets.

 

 

Comment créer un message codé infaillible ?

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L’aventurier digne de ce nom a l’art, la manière et la manie de la cryptologie !

Comprendre mais aussi créer de bons messages secrets requiert un peu d’astuce et de patience. Le message codé idéal doit être incompréhensible et incassable pour toute personne étrangère, et parfaitement intelligible pour son destinataire.

On peut trouver  en ligne plusieurs sites spécialisés dans la cryptologie, proposant parfois d’excellents programmes de décodage/encodage, à partir d’un éventail large de clefs :

https://www.latoilescoute.net/decodeur/ (les grands classiques : cassis, tic tac toe, morse, etc.)

villemin.gerard.free.fr/Crypto/ClasLett.htm (codes classiques expliqués et histoire de la cryptologie)

https://www.dcode.fr/ (une boîte à outils formidable pour les cryptophages et autres amoureux de la belle mathématique)

https://www.exploratorium.edu/ronh/secret/secret.html (en Anglais)

Ici, vous pouvez même apprendre comment créer votre propre programme d’encodage/décryptage : https://codeclubprojects.org/en-GB/python/secret-messages/

Mais qui dit message parfaitement scellé exclut d’entrée ces sites – qui restent néanmoins des mines d’information et de bons outils pour s’aguerrir en la matière ! Ils permettent surtout d’apprendre à décoder les messages les mieux cryptés, et de se rendre compte, de ce fait, que même les meilleurs codes peuvent être brisés en une seconde par un programme bien entraîné !

Il est donc préférable de créer son propre code en prenant soin de brouiller les pistes; en superposant deux techniques bien distinctes par exemple.

Vous pouvez dans un premier temps scinder l’alphabet en 2 :

A B C D E F G H I J K L M

N O P Q R S T U V W X Y Z

A devient N, N devient A, et ainsi de suite.

Ceci fait, créez votre propre bloc de substitution :

A=1 B=8 C=& D=9 E=§ F=: G=0 H=2, etc. Uniquement des signes simples pour pouvoir agglutiner votre message, en prévoyant un caractère pour l’espace.

 

Le message reste très simple à décrypter pour le récepteur, et à coder pour l’envoyeur.

Petite subtilité supplémentaire : convenir d’un nombre fixe de faux texte en début et en fin de message !

Combiner plusieurs techniques simples permet de créer un message plus sûr qu’en faisant appel à la plus complexe des techniques, toujours faillible grâce aux études de fréquence. De plus, les techniques complexes augmentent le risque d’erreur dans le codage comme au niveau du décodage !

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